De l’Occitanie à la Pologne
Nous avons réalisé ensemble, ainsi qu’avec d’autres chercheurs, des interventions sociologiques avec (et non pas seulement « sur ») le mouvement étudiant, le mouvement occitan, le mouvement anti-nucléaire, le mouvement ouvrier et enfin Solidarność en Pologne en 1981. Toute méthode qui se respecte doit se donner des chances de voir démenties ses hypothèses. On a parfois soupçonné l’« intervention sociologique » d’être une technique de manipulation par laquelle les chercheurs confirmeraient à tous les coups leurs hypothèses sur les nouveaux mouvements sociaux.
Or, dans la plupart des recherches, nos hypothèses les plus optimistes n’ont pas été validées, ou très partiellement. Le mouvement étudiant restait dominé par la crise de l’université et par une rhétorique d’extrême gauche. Le mouvement occitan, balançant entre la seule défense de la langue et la tentation nationaliste, et lesté de thèmes sociaux portés essentiellement par des petits viticulteurs, a préféré disparaître plutôt que de verser dans la violence. Le mouvement anti-nucléaire de la fin des années 1970 ne parvenait pas à transformer son opposition au nucléaire civil en force politique et en propositions d’autres modes de développement ; il était déchiré entre la prophétie exemplaire et la critique techniciste de la technique. Quant à Solidarność, qui nous a tant enthousiasmés, nous y avions décelé les prémices d’une séparation entre mouvement ouvrier, lutte démocratique et tentations populistes – poussée nationaliste qui a eu lieu, hélas, trente ans plus tard.
La méthode de l’intervention sociologique s’est révélée productive, y compris pour étudier des luttes ou des expériences a priori éloignées des nouveaux mouvements sociaux : le racisme, l’antisémitisme, le terrorisme, la « galère » des jeunes de banlieue, l’expérience scolaire, le cancer, etc.
Si elle n’a pas essaimé autant que nous pouvions l’espérer, c’est sans doute en raison de son extrême lourdeur. Elle exige des acteurs acceptant d’y consacrer plusieurs dizaines d’heures, des groupes de chercheurs mobilisés durablement ; elle requiert que plusieurs groupes d’intervention soient formés dans plusieurs sites. Un seul terrain et un seul chercheur ne suffisent pas, et l’organisation actuelle de la recherche ne pousse guère à des engagements si longs et si lourds.
Elle n’en est pas moins susceptible d’être adaptée à des ressources plus modestes que celles d’un laboratoire de sociologie, comme l’a fait Daniel Jacquin dans sa thèse sur la lutte des LIP.
Recherches en Amérique latine
En 1956, bientôt rejoint par Edgar Morin et Jean-Daniel Raynaud, Touraine part créer un centre de recherche au Chili. Il y a épousé Adriana et, d’une certaine manière, il n’en est jamais revenu. Il a consacré plusieurs livres aux sociétés dépendantes, au populisme, à la politique en Amérique latine. Il est devenu un sociologue extrêmement influent dans cette partie du monde, un « maestro », parfois même une icône.
À ses yeux, les sociétés latino-américaines sont dépendantes et désarticulées – par la rupture entre le marché national et le marché international, par l’extrême distance culturelle et sociale entre les élites et le peuple, entre l’imaginaire national et les cultures indigènes, par la position à la fois centrale et fragile des classes moyennes. Cette désarticulation explique le poids du populisme et l’extrême autonomie des idéologies, le rôle écrasant du politique, la violence des conflits et la faiblesse des mouvements sociaux.
Longtemps, en Amérique latine, Touraine a suivi l’expérience de l’Unité populaire, puis la chute de Salvador Allende, et la sortie progressive de la dictature de Pinochet. Pour lui, l’Amérique latine n’était pas un terrain exotique et elle le touchait au plus profond. À Paris, Touraine pouvait passer pour un homme plutôt réservé, voire distant ; en Amérique latine, il devenait « latino », familier, proche des gens et de ses collègues. Il en a vécu les tragédies de façon très personnelle.
Compagnon de la deuxième gauche
Dans la tradition française, un savant devient souvent un intellectuel intervenant dans l’espace public, et Touraine n’a pas dérogé à ce modèle. Proche de Michel Rocard et d’Edmond Maire, il a vu dans la « deuxième gauche » l’opérateur politique des nouveaux mouvements sociaux et des mutations sociales et culturelles qu’il souhaitait observer.
Touraine était ce que nous appelions un social-démocrate, attaché autant à l’égalité qu’à la liberté. Il a pris parti pour les étudiants de Nanterre et Daniel Cohn-Bendit, avec qui il a toujours été ami, comme il a défendu les mouvements féministes, les luttes antiracistes, Solidarność, les zapatistes, etc. Mais, en matière d’engagement, sa position a toujours été singulière, souvent inconfortable et parfois incomprise.
Homme de gauche, connaissant bien le monde ouvrier et syndical, Touraine était plus que défiant à l’égard des discours convenus de la gauche politique sur le capitalisme, les classes sociales, l’État et la démocratie. S’il a voté pour François Mitterrand sans états d’âme en 1981, il était fort réservé à l’égard du mélange de rhétoriques radicales et de pratiques flottantes qui caractérisaient alors la gauche. De la même manière, contre la gauche majoritaire, il a soutenu les positions de la CFDT lors des grèves de 1995, ce qui n’était pas le choix le plus populaire.
Quand on examine ses prises de position, il apparaît qu’il était à la fois engagé et distant. Engagé pour une cause dans l’espace public, et distant parce qu’il avait les plus grandes difficultés à adhérer à l’idéologie de cette cause : favorable aux luttes étudiantes, distant à l’égard du gauchisme ; favorable aux luttes ouvrières, mais pas dupe du corporatisme ; favorable au droit d’être soi-même, mais lucide quant aux risques de dérives communautaires.
Par ailleurs, il savait parfaitement qu’à elles seules, l’éthique de conviction et les indignations qui vont avec ne font pas une politique, que le monde ne disparaîtra pas sous prétexte qu’il est injuste ou que nous sommes en colère.