C’est pour moi un très grand honneur de parler d’une grande dame de la psychanalyse, qui a fait tant de bien à son temps. Je l’ai tant et tant étudiée lors de mon apprentissage.
Pour entrer dans cet apport, je n’ai pu faire autrement que de passer par une image, même si cela est inhabituel en psychanalyse.
Il s’agit de Françoise Dolto lors d’une séance de psychanalyse avec une petite fille, manifestement psychotique [1]. D’abord, ce qui m’a beaucoup frappé, et qui m’avait frappé dans mon travail avec Françoise Dolto, c’est ce culot de la blouse blanche. J’étais absolument stupéfait, après les événements de Mai 68 où pour moi, et pour un très grand nombre de camarades, la psychanalyse était venue sur la base de nos engagements politiques et de cette extraordinaire espérance que ces événements avaient pu susciter – et en ce qui me concerne, dans une très grande haine du discours médical. Or, là Françoise Dolto a une blouse blanche mais aussi un tablier blanc. Cette dame, grande psychanalyste, osait donc faire des psychanalyses en blouse blanche. Tout de suite, me semble-t-il, on peut dire que la psychanalyse s’accommode mal des idéologies, y compris les plus libertaires, en tant qu’elles restent telles ; c’est-à-dire qu’il n’est pas question de remplacer l’idéologie médicale par l’idéologie psychanalytique. Ce ne serait rien d’autre qu’une nouvelle direction de conscience, ou un nouveau gouvernement des âmes. Donc, l’antimédical n’était pas une orientation mauvaise. Bien au contraire. Mais ce qui m’a frappé, c’est qu’aucune idéologie, pas même l’antimédical, ne peut remplacer l’écoute de l’inconscient. Donc, dans cette première rencontre avec Françoise Dolto, la psychanalyse subvertit le costume social qu’endosse le psychanalyste. Il n’y a pas de contre indication.
Reconnue dans ce domaine tant pour sa pratique que pour son apport théorique à la psychanalyse, elle a œuvré à la vulgarisation de ses connaissances et bousculé les idées reçues sur l’éducation des enfants.
« L’enfant est une personne » « Tout est langage »
Ces deux expressions aujourd’hui inscrites dans notre culture psy et plus largement dans la société actuelle nous viennent de Françoise Dolto.
Sous leur allure presque banale, inoffensive, ces deux postulats ne nous étonnent plus guère, et pourtant énoncer et croire en cela est loin d’être anodin. Cela peut même être assez subversif quand cela vient bousculer l’ordre établi et les idées reçues.
Dans la famille, cela a changé le regard sur l’enfant, ses intérêts et ses interrogations, et de là, la façon de l’éduquer.
Dans la société, cela a permis des expériences qui ont fait leurs preuves, comme celle de l’école de la Neuville encore en place aujourd’hui ou comme la Maison verte, lieu de vie et de rencontre pour les enfants de 0 à 4 ans, première étape de socialisation avant l’école.
Les détracteurs de Dolto lui font aujourd’hui porter la responsabilité d’un « enfant roi » égocentrique ayant besoin de capter toute l’attention.
Pourtant, elle a toujours invité les parents à ne pas faire de l’enfant le centre de la famille. Son enseignement ne dit pas qu’il faut satisfaire à tous les désirs de l’enfant. L’écouter, le respecter et lui faire confiance, le considérer comme un sujet à part entière et lui reconnaitre des droits, ne veut pas dire lui donner tous les droits. Seulement ceux qu’il est en mesure d’assumer.
Françoise Dolto a toujours soutenu l’autorité parentale et insisté sur le rôle des parents.
Françoise Dolto est une figure majeure de la psychanalyse en France, reconnue pour ses travaux sur la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent. Elle a contribué à faire évoluer la perception de l’enfant dans la société française, en considérant l’enfant comme un sujet à part entière, capable de penser et de s’exprimer. Dans cet article, nous allons explorer la vie et les travaux de Françoise Dolto, ainsi que son influence sur la psychanalyse et la société française.
Françoise Dolto est née en 1908 à Paris. Elle était la troisième enfant d’une famille de quatre enfants, et a grandi dans une famille aisée. Elle a étudié la médecine en France et a obtenu son diplôme en 1939. Elle s’est mariée en 1934 avec Boris Dolto, un chirurgien devenu résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, avec qui elle a eu trois enfants.
Après la guerre, Françoise Dolto a commencé à travailler comme psychanalyste, et a rapidement développé un intérêt pour la psychanalyse de l’enfant. Elle a été l’une des premières psychanalystes à travailler avec des enfants en France, et a contribué à faire évoluer la perception de l’enfant dans la société française.
Françoise Dolto s’est intéressée dès le départ à la psychanalyse de l’enfant, en s’appuyant sur les travaux de Melanie Klein et de Jacques Lacan. Elle a notamment développé la notion de « langage du corps » de l’enfant, en mettant en avant l’importance de l’expression corporelle dans la communication avec l’enfant.
Elle a également travaillé sur l’adolescence, en considérant l’adolescence comme une période de transition et de transformation, où l’individu doit se construire une identité propre. Elle a mis en avant l’importance de la parole et de l’écoute dans la relation avec l’adolescent, en considérant que celui-ci doit être écouté et respecté dans ses choix.
Françoise Dolto a écrit de nombreux ouvrages sur la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent, dont « L’image inconsciente du corps » (1984), « La cause des enfants » (1985) et « Tout est langage » (1987).
Françoise Dolto a eu une influence majeure sur la psychanalyse en France. Elle a contribué à faire évoluer la perception de l’enfant dans la société française, en considérant l’enfant comme un sujet à part entière, capable de penser et de s’exprimer. Elle a notamment participé à la création de la Maison Verte, un lieu d’accueil pour les enfants et les parents, où l’expression libre et la parole sont encouragées. Elle a également animé une émission de radio, « Lorsque l’enfant paraît », où elle répondait aux questions des auditeurs sur l’éducation des enfants.
Au-delà de la psychanalyse, Françoise Dolto a également eu une influence sur la société française, en contribuant à faire évoluer le regard porté sur l’enfant. Elle a ainsi participé à la rédaction de la loi sur la protection de l’enfance en 1989, qui reconnaît l’enfant comme une personne à part entière.
Françoise Dolto a marqué de son empreinte la psychanalyse et la société française, en contribuant à faire évoluer la perception de l’enfant et de l’adolescent. Ses travaux sur la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent ont ouvert de nouvelles perspectives dans le champ de la psychanalyse, en considérant l’enfant comme un sujet à part entière, capable de penser et de s’exprimer.
Son influence a également été ressentie dans les domaines de la santé et de l’éducation. Ses travaux ont inspiré de nombreux professionnels de la santé et de l’éducation qui cherchent à mieux comprendre les besoins des enfants et à adapter leurs pratiques en conséquence. Ses idées ont également été reprises par des mouvements féministes qui cherchent à défendre les droits des enfants et à leur donner une voix dans les débats publics.
Aujourd’hui encore, les travaux de Françoise Dolto continuent d’être étudiés et de susciter l’intérêt de nombreux chercheurs et praticiens. Son héritage est considérable, et son influence se fait sentir dans de nombreux domaines de la société française.
Françoise Dolto a été une pionnière dans le domaine de la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent. Elle a contribué à faire évoluer notre regard sur l’enfant et à reconnaître ses droits. Sa pensée a été très influente en France et a inspiré de nombreux professionnels de la santé et de l’éducation. Sa contribution à la rédaction de la loi sur la protection de l’enfance en 1989 a été un moment important dans l’histoire de la reconnaissance des droits de l’enfant en France.
Françoise Dolto nous a montré que l’enfant est un sujet à part entière, capable de penser et de s’exprimer. Elle nous a rappelé l’importance de l’écoute et de la parole dans la relation avec les enfants et les adolescents. Son héritage continue d’inspirer les générations futures et de contribuer à une société plus juste et plus éclairée.
Françoise Dolto est une pédiatre et psychanalyste du XXème siècle. Figure emblématique de cette époque, elle fonde avec Jacques Lacan et Daniel Lagache la Société Française de Psychanalyse. En 1964, elle suit Jacques Lacan lors de la création de l’École Freudienne de Paris. Françoise Dolto innovera, aussi bien dans la réflexion que dans la pratique.La psychanalyse en général et Françoise Dolto en particulier sont intimement liées à la transformation du statut de l’enfant.Elle a milité avec vigueur pour la « cause des enfants », faisant parfois scandale dans une société habituée à considérer que l’enfant n’a de la valeur que par ce qu’il peut devenir, pourvu qu’il soit assez « sage » et suive sa vocation : satisfaire ses parents.Son émission hebdomadaire Lorsque l’enfant paraît, sur France-Inter a eu un impact considérable sur le grand public.Notions importantes Le nouveau-né aspire d’abord à communiquer. Ses désirs, indépendants de ceux d’un adulte, sont aussi respectables. L’enfant est une personne. L’enfant est un sujet à part entière, inscrit dans le langage avant même de le posséder.Son point de départ dans l’abord de la clinique, y compris avec des nourrissons, résidait en sa croyance dans l’être humain, être de langage, dont la capacité de symbolisation caractéristique de l’espèce est à l’oeuvre dès les premiers instants de vie et le conduisent à la recherche de communication et d’échanges avec « un autre semblable ».Françoise Dolto nous a appris à parler aux enfants.Elle a montré qu’il était important de parler « avec » l’enfant et pas seulement « à » l’enfant. Mais il faut surtout lui « parler vrai ». Cela signifie que nous ne pouvons pas mentir à l’inconscient puis qu’il connait toujours la vérité. Dolto a inventé l’image du homard pour représenter la crise d’adolescence. Elle parle de « complexe du homard ». Cela signifie que l’enfant se défait de sa carapace, soudain étroite, pour en acquérir une autre. Entre les deux, il est vulnérable, agressif ou replié sur lui-même. L’image inconsciente du corps est le concept central de l’oeuvre de Françoise Dolto en tant que théoricienne. Elle est parti des dessins des enfants qu’elle recevait pour réaliser que ces dessins représentaient en fait leur propre corps, un corps imaginaire, figurant leurs désirs, leurs manques, leurs rapports avec les autres.
Françoise Dolto nous a appris à écouter les enfants et à leur parler
Psycho-pédagogie
L’héritage « Dolto »
Françoise Dolto nous a appris à écouter les enfants et à leur parler
Quels sont les apports théoriques de Françoise Dolto dans le monde de la petite enfance ? Que reste-t-il de son regard singulier sur les tout-petits ? Quelle influence a-t-elle encore sur les professionnels de la petite enfance ? Réponses avec Catherine Vanier, psychologue-psychanalyste et Yannick François, psychanalyste-pédopsychiatre.
L’apport de Françoise Dolto à la psychanalyse est aussi important que celui de Flemming (le père de la pénicilline) à la médecine. Une fois qu’elle a parlé, écrit, jamais, plus jamais dans le monde on n’a travaillé avec les bébés et les enfants de la même façon ». Catherine Vanier, qui fut en supervision avec elle avant de devenir son amie, en est persuadée : Françoise Dolto a véritablement révolutionné le regard que les adultes portent sur l’enfant. Elle est sûre aussi d’une autre chose : on fait du Dolto un peu partout sans le savoir ! Et d’énumérer : l’adaptation en crèche, c’est elle, comprendre la façon dont les enfants voient le monde, c’est elle, tenir compte de la place qu’il a dans la famille c’est encore elle. Yannick François, pédopsychiatre-psychanalyste remarque : « c’est chez les professionnels de la petite enfance que Françoise Dolto est la plus vivante. Elle est restée, de façon plus ou moins claire, une vraie référence. »
Ce qu’elle a dit et ce qu’elle n’a pas dit
« Avec elle, explique Catherine Vanier, on a vraiment compris que le bébé n’était pas qu’un tube digestif, qu’il n’était pas un objet, qu’il était un sujet ». Elle a aussi montré l’importance de ce qui se jouait dans les premiers mois de la vie d’un bébé.
« Ecouter les enfants, parler aux enfants.
L’apport de Françoise Dolto en psychanalyse et sa compréhension des enfants ont été considérables. Grâce à sa vision novatrice et son approche centrée sur l’enfant, elle a profondément influencé le domaine de la psychanalyse infantile.
Dolto a mis en avant l’idée selon laquelle les enfants sont des êtres à part entière, avec leurs propres désirs, émotions et expériences. Elle a insisté sur l’importance d’écouter attentivement les enfants et de prendre en compte leurs paroles, même lorsqu’ils s’expriment de manière symbolique. Cette approche permet de mieux comprendre leur monde intérieur et de les accompagner dans leur développement psychologique.
Par ailleurs, Dolto a également contribué à la reconnaissance de l’enfant comme sujet de droits, participant ainsi à un changement fondamental dans la manière dont nous percevons les enfants et leur place dans la société. Elle a défendu l’idée que les enfants doivent être respectés, écoutés et traités avec dignité, affirmant ainsi leur valeur en tant qu’individus à part entière.
Son travail a également permis de mettre en lumière les blessures psychiques qui peuvent affecter les enfants, notamment en mettant en évidence l’importance de l’inconscient dans leur vécu et leur développement. En comprenant ces blessures, il devient possible de les prendre en charge de manière adéquate et de favoriser leur résolution.
En somme, l’apport de Françoise Dolto en psychanalyse et sa compréhension des enfants ont ouvert de nouvelles perspectives dans la compréhension et l’accompagnement psychologique des enfants. Son approche centrée sur l’écoute et le respect de leur parole a permis d’améliorer notre compréhension de leur monde intérieur, contribuant ainsi à leur épanouissement psychologique et à une meilleure prise en charge de leurs besoins spécifiques.
Cet ouvrage désormais classique (il en est ici à sa quatrième édition) veut avant tout sensibiliser les lecteurs non avertis à la dimension de l’inconscient dans les troubles du développement des enfants – des troubles tant somatiques que caractériels, affectifs, ou intellectuels.
Après un exposé délibérément simplifié de la théorie freudienne – exposé qui prétend introduire à des travaux plus techniques comme ceux que Françoise Dolto a publiés d’autre part, et non pas les remplacer -, Psychanalyse et Pédiatrie présente un compte rendu clinique de seize cas d’enfants suivis en consultation psychologique dans un hôpital général : la mise en lumière de ce qui s’est passé dans ces séances de psychothérapie rendra patente au lecteur l’articulation de la pratique et de la théorie.
Les pédiatres et les éducateurs trouveront ici un éclairement concernant des symptômes auxquels l’enfant est livré dans un désarroi où ils ne savent souvent comment le secourir. Les parents, si souvent effrayés devant la psychanalyse, et qui ont oublié tout ou presque de leur propre enfance, redécouvriront, dans cette lecture, ce monde qui leur est fatalement devenu inconnu et qu’ils côtoient tous les jours.
En cherchant à écrire un article à propos d’un livre que j’avais lu lors de mes études, je suis tombé sur cet article merveilleusement écrit. Je vous le livre ici.
Née le 6 novembre 1908 à Paris, Françoise Dolto exerce son métier de psychanalyste dès la fin de ses études de médecine et de son analyse personnelle (1939) jusqu’à un mois avant sa mort, le 25 août 1988. Son parcours institutionnel s’inscrit dans l’histoire mouvementée de la psychanalyse en France. En 1953, deux générations après Freud, à l’occasion de l’exclusion de Jacques Lacan de l’IPA (International Psychoanalytic Association) pour cause de pratique non conforme, Françoise Dolto fonde avec lui, Daniel Lagache et Juliette Favez Boutonnier, la Société française de psychanalyse. En 1964, elle suit Jacques Lacan lors de la création de l’École freudienne de Paris. Le couple Lacan-Dolto s’affirme rapidement comme fondateurs du freudisme français. Son enseignement se détache totalement de la psychologie universitaire. Dans ses séminaires, elle répond aux participants à partir de sa clinique afin de dégager une éthique de la psychanalyse d’enfant. Elle est aussi probablement la première à enseigner la psychanalyse en faisant assister ses collègues, non pas à des consultations sur le modèle médical, mais à toute la durée de ses cures avec les enfants. Des générations de psychanalystes se sont ainsi formées à la logique de l’inconscient, à la liberté qu’elle donne et à la rigueur de l’éthique, toutes choses que Françoise Dolto incarnait. Autant on reconnaît son génie clinique, autant il est fréquent qu’on lui dénie son travail théorique. Elle ne faisait pourtant aucune différence entre clinique et théorie.
La psychanalyse en général et Françoise Dolto en particulier sont intimement liées à la transformation du statut de l’enfant: du tube digestif aveugle et sourd qu’il fallait éduquer en le dressant, on est passé en quelques décennies à l’enfant-Sujet inscrit dans le langage avant même de le posséder, anticipant les découvertes plus tardives des neurobiologistes. Les dialogues radiophoniques de Françoise Dolto, dite Docteur X, sur Europe 1 qui se sont significativement déroulés pendant l’année scolaire 68- 69, ont amorcé la vulgarisation de la psychanalyse au meilleur sens du terme. Cette première expérience s’arrête car répondre en direct aux questions des auditeurs, entrecoupée par la publicité ne satisfait pas Françoise Dolto. Entre 76 et 78, l’émission hebdomadaire Lorsque l’enfant paraît, sur France-Inter marque l’apogée médiatique de Françoise Dolto car les auditeurs se sont tout de suite passionnés. Les parents doivent écrire leur questionnement et chacun reçoit une réponse par courrier ou à l’antenne. Loin de fournir, comme on l’en a accusée, des recettes, avec son vocabulaire inimitable et sa voix oh combien vivante, elle aide les parents à réfléchir, à se faire confiance, sans omettre de prendre position. Sa pensée n’en est pas moins complexe mais l’idée selon laquelle l’enfant doit être à la périphérie et non au centre de la vie de ses parents ou qu’il n’y a pas d’âge pour parler à un enfant de ce qui le concerne, revient sans cesse.
L’autre invention de Françoise Dolto qui a essaimé dans toute la France mais aussi en Europe de l’Est et même au Vietnam, c’est La Maison verte inaugurée à Paris en 1979. Ce lieu de rencontre et de loisir des parents (ou futurs parents) avec leurs enfants de moins de trois ans, en présence d’une personne d’accueil et d’un psychanalyste répond à la solitude des femmes citadines qui se retrouvent avec un bébé et un aîné de deux ans qui réagit fortement alors qu’elles-mêmes vont rapidement reprendre leur travail et confier leur nourrisson à des étrangers. Il s’agit, pour les nourrissons, de prévenir les conséquences néfastes des séparations normales de la vie en les anticipant par la parole, véritable prophylaxie des névroses infantiles et de la violence adaptatrice, subie ou agie, des jeunes enfants à la société. Inlassable défenseur de la cause des enfants, Françoise Dolto est sortie de son cabinet pour montrer ce qu’un citoyen-psychanalysé peut apporter à la société.
Incontestablement, le terme de désir occupe une place essentielle dans l’architecture conceptuelle de l’œuvre de Françoise Dolto. Il en est venu à constituer ce qui donne sa structure à sa pensée, en s’étayant sur l’expérience analytique concrète de l’inconscient.
Et pourtant, il n’est pas facile de savoir si cette catégorie éminente du désir est d’emblée présente chez F. Dolto ou sinon, à partir de quel moment elle y apparaît explicitement pour sous-tendre alors toute son élaboration. On peut du moins faire état du tournant que constitue assurément l’exposé capital qu’elle donne à la Société de Philosophie en avril 1972 sous le titre « Au jeu du désir les dés sont pipés et les cartes truquées », ce qui deviendra ultérieurement l’intitulé d’un de ses recueils de textes majeurs (Au jeu du désir, Seuil, 1981).
Ce qui se manifeste alors à partir de là comme l’importance cruciale de cette référence au désir dans l’élaboration théorique de F. Dolto vient témoigner aussi du rôle qu’aura joué dans son parcours la proximité conceptuelle de toujours avec l’enseignement de Jacques Lacan. Car c’est lui, Lacan, qui est sans conteste à l’origine de cette façon déterminante de reprendre ou relire le travail inaugural de Freud à l’aune de cette catégorie du désir, que Lacan, on le sait, est allé puiser chez Hegel.
À n’en pas douter, F. Dolto s’est ralliée à cette refonte lacanienne. En tout cas, elle a repris à son compte et fait sienne cette terminologie du désir (et du sujet) dont elle a fait son miel théorique. C’est que pour elle aussi, à la lumière de ce que lui révèle son expérience de l’inconscient, le désir est ce qui caractérise la spécificité de l’humain, par tout ce qui le dégage de l’emprise du seul besoin. Pour elle aussi, le désir désigne l’inscription de l’humain dans un ordre symbolique que viennent structurer conjointement la parole et la Loi.
Pour autant, cette catégorie majeure du désir, F. Dolto ne l’extrait pas quant à elle du champ philosophique, car elle en discerne plutôt deux autres sources privilégiées. En premier lieu, elle retrouve concrètement cette dimension du désir réalisée au mieux par ce qu’en manifeste le tout-petit dès sa relation primordiale qui excède le besoin et atteste de la mise en œuvre d’une fonction symbolique toujours déjà là. Le désir est donc ce qui agence tout le vécu de l’enfant (ou l’infans) dans la relation à l’Autre (d’abord classiquement la mère).
S’en détermine le tracé de ce que F. Dolto désigne comme image inconsciente du corps, support relationnel premier du sujet désirant. C’est ainsi toute la clinique qui va pouvoir se trouver rapportée à la mise en évidence du désir, en vue d’en promouvoir le mouvement, moyennant ce que l’on peut appeler une dynamique du désir.
Pour en confirmer la portée déterminante, il est pour F. Dolto une autre source de première importance, qui tient à la lecture inédite qu’elle a produite de l’Évangile, et où elle retrouve les mêmes enjeux dynamiques d’avènement du sujet dont il s’agit en psychanalyse. Ce qui la conduit à identifier Jésus comme le « maître du désir ».
Avec ce renfort conceptuel que lui donne ici sa foi de chrétienne, la catégorie du désir se voit confirmée comme étant, au cœur de son œuvre, ce qui vient organiser toute sa pensée de l’humain. Cela revient à faire du désir une valeur éminente, à laquelle il convient de rapporter alors ce qui constitue pour elle une exigence éthique, mais justement : une éthique du désir.
Il faut ne pas s’arrêter à ce que peut avoir de barbare le terme de « castration » qui fait cependant partie intégrante du vocabulaire psychanalytique. C’est Freud qui l’a introduit inauguralement sous forme de ce qu’il a désigné comme complexe de castration, s’agissant des fantasmes à même de survenir chez l’enfant lorsqu’il découvre la teneur de la différence des sexes : avant de pouvoir y donner sens symbolique, il est enclin à en faire le lieu d’imaginaires atteintes mutilatoires péniennes.
Il est important de relever que cette thématique de la castration est présente chez Françoise Dolto dès le début et ne cessera plus de constituer pour elle une notion essentielle. C’est en effet dès sa Thèse (de 1939) qu’elle s’en est emparée, en rendant compte dans ce tout premier travail des présupposés théoriques et des implications cliniques du « complexe de castration » freudien. Mais dès ce moment, on voit apparaître un mouvement de pensée qui ne cessera de se confirmer par la suite, la conduisant à une conception qui se démarque sur ce point sensiblement du freudisme. Et ce, dans une évolution que nous avons pu précisément désigner [cf. biblio.] comme opérant le passage du « complexe de castration » selon Freud, à ce qu’elle en vient à désigner différentiellement pour sa part comme « castration symboligène ».
Avant de nous expliquer sur ce terme, notons ce qu’il implique, à savoir que loin de rester l’enjeu de ce scénario infantile chargé d’angoisse qu’elle constitue chez Freud, la castration devient plutôt chez F. Dolto l’opérateur de symbolisation salutaire qui permet à l’enfant d’effectuer son chemin progressif d’« allant-devenant » sujet, en passant successivement d’une phase à une autre de sa vie pulsionnelle. La castration est la médiation permettant le franchissement symbolique qui vise à promouvoir le sujet sur la voie désirante. Elle est d’ailleurs à ce titre intimement liée sur un plan théorique à la notion d’image inconsciente du corps [voir ce terme] dont elle définit le tracé en y inscrivant ses remaniements successifs.
Ainsi F. Dolto va-t-elle en effet s’employer à inventorier la série des castrations typiques qui interviennent dans la suite de la diachronie du vécu infantile, notamment : castration ombilicale puis castrations orale, anale, génitale, toutes trouvant leur parachèvement dans ce qui y donne sens récapitulatif et définitif après-coup : la castration œdipienne.
Ces castrations peuvent être dites symboliques dans la mesure où elles sont le fait des instances tutélaires parentales éducatives qui accompagnent et suscitent ce mouvement de franchissement et de dépassement pulsionnel chez l’enfant, dans la relation éminemment langagière que cela suppose. C’est ce qui les fait dire aussi « symboligènes », pour autant qu’elles ouvrent l’accès du sujet au monde du symbole qui le constitue comme humain. D’où la définition que F. Dolto donne elle-même de la castration : « En psychanalyse, le terme signifie une interdiction du désir par rapport à certaines modalités d’obtention de plaisir, interdiction à effet harmonisant et promotionnant, tant du désirant ainsi intégré à la loi qui l’humanise, que du désir auquel cette interdiction ouvre la voie vers de plus grandes jouissances. » (Au jeu du désir, p. 301).
De recevoir ainsi décidément une acception radicalement symbolique, la castration s’en trouve dégagée du cortège imaginaire qui la caractérisait chez Freud, ce qui conduit F. Dolto à en désigner la mise en œuvre pour l’enfant sous la forme de ce qu’elle appelle : lui « donner la castration ». Ceci est de la responsabilité des éducateurs, mais fait aussi partie en quelque façon du travail de l’analyste dans la cure, quand on y repère que les troubles sont liés précisément à ce que les « castrations symboligènes » ont fait défaut.
On notera d’ailleurs que par ce terme qui n’appartient qu’à elle – et qui témoigne à cet égard de l’authenticité d’un appareillage théorique singulier –, F. Dolto situe la psychanalyse d’enfants dans sa connexion avec l’éducatif, quand bien même elle ne saurait d’aucune façon si réduire.
Gérard Guillerault
Le travail que je vous présente aujourd’hui est le fruit d’une réflexion que j’ai menée à la suite d’une sorte d’erreur de lecture que j’avais commise, un lapsus, un acte manqué ; quoi de mieux pour rester dans la tradition de la psychanalyse dans la pratique et la transmission de la psychanalyse à laquelle Françoise Dolto a consacré l’ensemble de son oeuvre et, au fond, de sa vie.
L’anecdote elle-même : j’ai organisé depuis 1989 un groupe de lecture des oeuvres de Françoise Dolto, groupe d’ailleurs rattaché aux archives Françoise Dolto.
J’ai proposé à mes collègues de procéder à cette lecture dans l’ordre chronologique.
Nous avons donc tout naturellement ce travail par la lecture de « Psychanalyse et pédiatrie » republié sous forme de livre en 1971 (en rappelant que j’ai moi-même commencé mes études de psychiatrie en 1974, c’est-à-dire peu d’années après la publication de cet ouvrage).
En préparant mes lectures je retrouvais dans ce livre le passage suivant à propos de l’énurésie : » on s’étonne peut-être de la fréquence de l’énurésie. Ce symptôme assurément bien heureux, grâce auquel on amène des enfants dont on ignorerait, sans lui, la névrose, n’a, en lui-même pas de signification unique » p.125.
Et quelques lignes plus loin : » devant l’énurésie, il n’y a pas une attitude psychothérapeutique, car elle viserait l’effet et non la cause. L’étude du comportement affectif général de l’enfant permettra seul de juger à quel stade il se trouve et devant quel barrage il a régressé ».
C’était exactement ce que j’avais appris à la faculté comme B-A BA de la pédopsychiatrie ; ce n’est jamais le symptôme qui importe mais, bien plutôt, la recherche de la structure psychique sous-jacente et de la subjectivité qui s’y déploie.
Ainsi, décontenancé, je ne trouvais sous la plume de la grande Françoise Dolto que des idées banales, objet des premiers enseignements que je recevais. Il m’a fallu quelques instants (peut-être plus, je ne me souviens plus ?) pour réaliser que ce livre, publié tel quel en 1971 datait, en fait, de 1939 puisqu’il était l’objet de la thèse de doctorat en médecine de Françoise Dolto.
En 1989, donc, quand je le retravaillais dans le cadre du groupe de lecture évoqué, il s’agissait d’une oeuvre qui avait, dès lors, cinquante ans. Ce qu’elle écrivait donc en 1939 était par le fait devenu une banalité en 1989. Pour vous donner un exemple de ce qui a guidé ma réflexion, je voulais citer ici quelques lignes de Mélanie Klein pour vous mettre dans l’esprit ce qu’on écrivait et la manière dont on l’écrivait à propos de la psychanalyse d’enfants en 1939. « Le deuil et ses rapports avec les états maniaco- dépressifs » ; article de 1940 (essais de psychanalyse ; Payot 1976) p. 345 : « chez le nourrisson, les processus de l’introjection et de la projection, régis par l’agressivité et l’angoisse qui se renforcent l’une l’autre, aboutissent à la peur d’être persécuté par des objets terrifiants. » Ou p.347 « pendant la phase la plus précoce, les objets persécuteurs et les bons objets (le sein) restent très éloignés dans l’esprit de l’enfant. »
Ceci, juste pour faire entendre la différence, à la même époque, avec l’écriture vivante et dynamique de Dolto.
C’est ainsi que m’est venue l’idée suivante : qu’est-ce que Dolto a pu écrire dans les années 80 ? Qu’aurait-elle pu poser dans ces années-là qui pourrait avoir le même type d’avance (quelles idées, quelles propositions aurait-elle pu faire qui pourraient s’avérer quelques décennies plus tard ? Réalité ou projet à réaliser encore ?) Et c’est naturellement cette idée qui m’a conduit à la relecture du livre intitulé » La cause des enfants » publié en 1985.
Il s’agit d’une oeuvre particulièrement riche et dense où Dolto balaie son regard et offre son écoute à tous les registres de ce qui fait la vie de l’enfant. Elle y fait d’ailleurs de nombreuses propositions issues de sa théorie et de l’application qu’elle en propose, qui, très nombreuses, sont désormais en application dans la réalité ; d’autres propositions n’ont pas encore trouvé leur application mais, j’en suis quasiment convaincu, ne manqueront pas d’advenir.
L’immense travail de Dolto est constamment sous-tendu par ce qui a été le support de son travail à savoir la question éthique. Il n’y a aucune de ses élaborations, aucune de ses projections dans la réalité qui ne soit passé au crible de l’éthique.
Je suivrai donc la même démarche qu’elle et, pour la clarté de l’exposé et de la compréhension, proposerai d’étudier :
– tout d’abord, la position éthique et clinique de Dolto ;
– deuxièmement les propositions qu’elle fait, les projets qu’elle a dans les registres concernant la réalité quotidienne de l’enfant.
1. Françoise Dolto et l’éthique
Elle ne cédera jamais sur sa position vis-à-vis de l’éthique : chaque sujet est auteur et responsable de sa parole ; la psychanalyse est, d’ailleurs, le lieu où le protocole permet à chaque sujet – et ce quelle que soit son âge – de libérer sa propre parole, d’en entendre les méandres, les impasses et les élaborations qui permettront la réalisation de ses désirs dès lors qu’ils auront pu s’inscrire dans l’ordre du langage. Ceci ne dépend aucunement de l’âge du sujet (sujet est pris ici dans son sens psychanalytique à savoir celui qui est auteur et responsable de son désir et de son histoire).
Elle poussera cette position théorique jusqu’à son extrême, puisqu’elle présuppose l’existence d’un sujet sous sa forme symbolique dès avant sa naissance : « la fécondation est la rencontre de trois désirs, celui d’un père, d’une mère et d’un enfant ». Ainsi, durant toute sa vie, ce n’est pas le sujet qui change, puisqu’il préexiste, mais ce qui changera ce seront ses rapports aux grandes étapes d’organisation de sa personnalité et notamment au regard des différentes épreuves formatives qu’il aura à traverser.
Elle développera dans ce sens le concept de » castration symboligène » que je ne présenterai pas ici pour ne pas alourdir mon propos.
Ainsi, l’enfance n’est qu’un des états que le sujet traverse mais elle précise : « « l’enfant », ça n’existe pas… on fait un discours sur l’enfant, alors que chaque enfant est absolument dissemblable à un autre quant à sa vie intérieure, quant à la façon dont il se structure, selon ce qu’il ressent, perçoit et selon les particularités des adultes qui l’élèvent. L’état d’enfance existe par rapport à l’âge adulte future dans la mesure où il y a des différences spécifiques » p. 130
Il y aurait donc une aberration à écrire enfant ou enfance avec un « e » majuscule, de la même manière qu’il viendrait à l’idée de personne d’écrire âge adulte ou encore adolescence avec des majuscules. Le pendant de cette position théorique doit se retrouver dans le respect dans lequel l’on doit mettre le discours tenu par l’enfant : « On oublie que l’enfant est sujet et non pas sujet à, et, de discussion… on croit que le meilleur parent est celui qui a le plus d’argent et le plus de temps libre et le plus de place dans son logement, alors que ce n’est pas ça qui compte pour un enfant : c’est la tolérance que l’on a pour les difficultés qu’il a à s’adapter à la vie et l’amour qu’on lui donne pour l’aider à en prendre conscience » p. 115,116
Elle va même plus loin dans la reconnaissance et le respect du cheminement propre à l’enfant : « l’adulte mettrait sa vigilance à ce que l’enfant échappe aux risques de son imitation et de sa soumission à son savoir… pour soutenir son développement, il faut le considérer dans son advenir et faire confiance à l’adulte qu’il vise à devenir ».p.294
Il ne s’agit d’ailleurs pas pour Dolto de prôner ce que l’on appelle actuellement « l’enfant roi », bien au contraire, il faut amener l’enfant à repérer ce qu’il en est de son insatisfaction, de ses frustrations et des limites obligées à tout comportement humain ; « c’est justement sur ce qui va lui manquer avec cette mère que l’enfant va construire sa différence et pas celle du voisin. Je crois que plus il y a de différences entre les êtres, plus le désir contrarié est créatif. Avec les acquisitions et les données de la science, il faut se garder de vouloir créer les conditions idéales, mais il y a une certaine attitude avec les enfants et surtout une attitude verbale qui permet de dire ces différences, ces manques et qui justifie et humanise la souffrance de ce qui manque, de ne pas avoir son désir satisfait ». p.287
La seule position tenable pour un adulte est cet accompagnement langagier de l’enfant : « le langage de vérité est salvateur mais terrible car il faut s’accepter tel que l’on est avec humilité, on va à ce qui nous est essentiel, mais sans être fier de soi. La souffrance, d’être associé au désir de persévérer dans l’exister sans raison logique et se reconnaître, devient vivable petit à petit, vivre c’est au jour le jour tenir avec les autres et bâtir quelque chose ». p.232.
« Je préconisais donc, continue-t-elle, l’abandon de la médecine que j’appelais vétérinaire… je voulais faire comprendre la valeur de la vérité dite en paroles aux enfants, mêmes les plus jeunes, concernant les événements auxquels ils sont mêlés, ce qui arrive et modifie l’humeur et le climat familial au lieu de le leur cacher ; je préconisais de répondre véridiquement à leurs questions mais aussi et en même temps respecter leur illogisme, leurs fabulations, leur poésie, leur imprévoyance aussi grâce auxquels il se préservent le temps qui leur est nécessaire. » p. 241
C’est donc ainsi que la position de Dolto est extrêmement sophistiquée, dans la mesure où elle maintient toujours vifs les deux registres apparemment contradictoires :
– d’une part, du respect, du désir et du cheminement de l’enfant ;
– et, d’autre part, de son inscription obligatoire dans le registre du langage, c’est-à-dire, en quelque sorte, dans le registre de la limitation de son désir ou, tout au moins, dans l’expression de ce désir dans les formes autorisées par le langage, c’est-à-dire dans la reconnaissance de la fonction symbolique humanisante.
C’est bien ce rapport au langage qui est le garant, pour le sujet – et ce quel que soit son âge – tant de son rapport à la vérité qu’à sa liberté : « il se trouve que le rapport langagier est contre le pouvoir technologique et l’autorité, car, à partir du moment où l’on établit cette communication, il ne peut plus y avoir cette soumission, cette obéissance immédiate, cette efficacité apparente du prescripteur, du pédagogue « . p.308
Elle réaffirme constamment cette vigueur du sujet : » l’esprit d’un être humain est quelque chose de totalement mature dès son apparition sur terre. Il va se déformer ou continuer dans sa ligne par commerce avec le monde, il va ou non gauchir son éthique. »
» Je crois qu’on n’a pas assez vu que, quel que soit l’être humain, quel que soit son niveau d’âge ou son niveau de comportement, c’est toujours un être intelligent, animé tous les instants de son état de veille par sa fonction symbolique et sa mémoire « .p.256
Dans cet exercice, le travail des parents devient ainsi extrêmement difficile ; il ne peut être quelque chose de l’ordre du répétitif ou du normatif, puisqu’il doit se dérouler dans le respect même de ce sujet dont ils doivent assurer le développement dans les années où ils se trouvent dépendants d’eux ; l’écueil est que bien souvent nombres de parents méconnaissent ce qu’il en est de l’enfance elle-même alors qu’ils l’ont eu, eux aussi, à la traverser : « les adultes refoulent en eux l’enfant, alors qu’ils visent à ce que l’enfant se comporte comme ils le veulent. Ce sens éducatif est faux. Il vise à faire se répéter une société pour adultes, c’est-à-dire amputée des forces inventives, créatives, audacieuses et poétiques de l’enfance ». p.256
Pour en arriver, tout compte fait, à déclarer : « seuls les quelques individus qui, dans leur histoire, arrivent à ne pas laisser en eux mourir l’enfant, réussissent à créer quelque chose et à faire avancer les choses.» p.257
Françoise Dolto n’hésite pas à se montrer créatrice elle-même, peut-être laisse-t-elle éclore la part d’enfant qui existe encore en elle ; pour ce faire, elle aura inventé plusieurs néologismes afin de rendre compte au plus près de ce que le langage autorise de ces processus d’humanisation qui jalonnent la formation de la personnalité d’ensemble. Elle nous propose des mots nouveaux afin de dire au plus près possible les processus dont elle nous parle.
Ainsi elle nous propose :
– « l’advenir » rendant substantif le verbe advenir, on le prend ici dans l’expression « advenir comme sujet ».
– Pour parler de l’époque où il n’a pas encore d’autonomie psychique avec les identifications parentales, elle proposera des expressions comme « il est co-sa mère, co-son père, co-ses parents »
– Reprenant le terme d’individuation, elle en proposera une forme active pour parler du fait que l’enfant est auteur de cette individuation et non pas l’objet ; elle proposera ainsi le verbe « individuer ». C’est d’ailleurs lorsque l’enfant se sera approprié ses images parentales, qu’il aura pu les faire siennes, qu’il pourra acquérir son autonomie, ayant dès lors intériorisé les composantes affectives et sécurisantes des images parentales ;
– elle propose les mots « mamaîser » et « papaïser » qui renvoient : « aux personnes à qui l’on confie la garde du petit. Alors, les corps de ces personnes seront symboles de sécurité, de représentant temporaires de père et de mère ; de ce fait, l’enfant reste le même qu’à la maison et peut garder toutes ses potentialités sensorielles sans en faire somnoler aucune. »p.368
Pour terminer avec ces néologismes doltoïens, à propos de l’enfant : « allant-devenant adulte dans le génie de son sexe ». Faisant ainsi référence au sujet qui peut advenir , adulte en formation qu’il est déjà et dans la reconnaissance de son désir et dans les voies possibles de son expression sous les formes que l’ordre symbolique du langage l’y autorise. Connaissons-nous aujourd’hui un discours aussi vrai, aussi vivant, aussi profond en ce qui concerne le respect où doit être tenu chaque être humain et notamment l’enfant ?
2. Dolto et la réalité quotidienne de l’enfant
Dans le livre « La cause des enfants » Dolto envisage quasiment tous les registres impliqués dans la réalité quotidienne de l’enfant ; elle y fait des réflexions qui ne sont, en fait, que l’application pratique des idées théoriques qu’elle expose. Elle arrive ainsi à démontrer comment cette théorie peut parfaitement s’appliquer dans tous les champs concernés par l’enfance.
Ainsi, Dolto aborde de nombreux registres de la vie quotidienne de l’enfant où elle fait, à ma lecture, des propositions très novatrices, voire révolutionnaires ; il est sûr que les points que je vais développer ici ne sont que quelques uns pris dans ces très nombreux qu’elle aborde ; en tous les cas, j’ai désiré mettre l’accent sur :
– le discours sécuritaire ; elle était déjà extrêmement sensible dans les années 80 au discours sécuritaire que l’on voit malheureusement se développer de plus en plus vingt-sept ans plus tard ; son discours n’a donc pas été entendu. « Nous voulons que nos enfants aient la sécurité. Soit. Mais la sécurité pour quoi faire ? si le prix de la sécurité c’est de ne plus avoir d’imagination, plus de créativité, plus de liberté, je crois que la sécurité est un besoin primordial mais qu’il n’en faut pas trop. Trop de sécurité étête le désir et le risque qui sont nécessaires pour se sentir à chaque instant « vivant », « mis en question ». et ; « L’adulte qui est obsédé par sa sécurité au point de perdre toute imagination, n’a-t-il pas été autrefois un petit à qui dans les premières années, les premières semaines la sécurité a cruellement manqué ? » p.82
Ainsi Dolto remet-elle en avant les grands principes éducatifs qui l’ont conduite. Il ne s’agit pas d’empêcher l’enfant à ses propres expériences, mais de l’y accompagner en l’aidant aux formulations nécessaires de ces expériences dans son propre rapport au langage. « L’enfant a du mal à prendre son autonomie dans ses déplacements, ses gestes, ses initiatives, si l’on ne répond pas à ses curiosités et à son inventivité, à son sens de la découverte. » p.106 .
– La psychothérapie et la psychanalyse d’enfants. Elle affirme constamment tout au long de son oeuvre, le respect fondamental où doit être tenue la parole de l’enfant dans le cadre d’une psychothérapie ou d’une psychanalyse ; elle incite aussi très directement les psychanalystes et les psychothérapeutes à ne pas se retrouver dans une position éducatrive ; toutes les déclarations de Dolto peuvent être considérées aujourd’hui comme prémonitoires dans la mesure où, malheureusement pour les enfants et la société tant actuelle qu’à venir, c’est cette position éducative qui est de plus en plus encouragée par la société.
Reprenons quelques formulations de Dolto dans ce registre : « quand on voit maintenant ce que s’est devenu ! partout il y a des psychothérapeutes d’enfants, des psy pour manipuler et récupérer les enfants dans le social, les rééduque… au lieu de permettre à un enfant d’être ce qu’il est, de se déterminer par rapport au milieu qui l’entoure en soutenant sa confiance en lui-même et le sens de sa vie. » p.235.
Bien évidemment, elle s’oppose également à tout ce qui l’en est d’une attitude normative : « la psychologie des processus conscients a développé une finalité de société qui a accentué l’esprit d’initiation et l’instinct grégaire qui tend à redresser tout ce qui paraît déviant. Donc il faut définir pour tout la norme. Ce qui ne peut être un épanouissement pour le jeune mais plutôt une régression si on l’oblige à faire ou à paraître au plus près de la norme, au lieu de se sentir motivé à s’exprimer pour un plaisir partagé avec les autres motivés comme lui « . p.235.
Elle ajoute même, dans la phrase d’après : « il est certain que cette banalisation du psychologisme n’est pas en soi réjouissante. »
Elle donne également des indications techniques au thérapeutes : » c’est mauvais que le parent soit suivi pour lui-même chez le même psychanalyste d’enfants ; c’était comme si, dans l’inconscient du psychanalyste, il devenait le « référent sachant » illusoire, autant de la mère ou du père que de l’enfant. Aussi préfère-t-on donner l’adresse d’un autre psychanalyste pour celui qui, secondairement, a besoin d’être soigné. » p.235
Malheureusement, on assiste actuellement à toutes les dérives possibles de ce que l’on appelle la guidance parentale où nombres de thérapeutes n’hésitent pas à prodiguer des conseils aux parents, ne se rendant dès lors pas compte qu’ils ne font rient d’autre que les infantiliser et, par là, les destituer de leur statut de parents. « Le psychanalyste n’a aucune visée pratique, il n’exerce aucune pression éducative. Il ne juge ni ne conseille. L’éducateur, au contraire, est agent de l’insertion dans tel type de société et doit guider l’enfant. » p.475.
Note de Georges Juttner ,reprenant la phrase d’une mère » c’est la psychologue qui sait, moi ,je ne suis que la maman » ( sic ).
Ou p .243, 244 : » la psychanalyse est un travail lent … je ne suis pas l’ennemie des psychothérapies : il m’est même arrive d’en faire … leurs effets s’arrêteront avec l’arrêt de la psychothérapie … les effets d’une psychanalyse sont toujours positifs et profitables, non seulement au patient mais à ses descendants … le psychanalyste ne sait rien en ce qui concerne son patient, c’est le patient qui sait … »
– la position de Dolto vis-à-vis des sciences ; le cognitivisme et les neurosciences ; ce débat est toujours d’actualité sinon encore plus. Dolto s’élève avec vigueur contre position d’allure objective ou scientifique qui ne respecterait pas la position subjective de chaque sujet et ce d’autant plus qu’il est un enfant : « la science ne s’est pas mise au service de l’enfant. Elle s’est mise au service de l’ordre établi, de l’instruction publique, de la police. Ou de la science elle-même. La recherche pour la recherche. Là encore, malheureusement l’idéologie n’est pas absente « . p. 120
Elle évoque ainsi la question de la rigueur de tout travail scientifique : « avant toute expérience sur un être humain, il faudrait être absolument certain de ne pas nuire. Sinon, s’abstenir. » p.127
Il en va de même lorsqu’elle s’oppose, de la plus belle manière, à toute attitude comportementaliste : » je me demande ce que deviendront ces enfants identifiés à des comportements behaviouristes. Chez l’être humain, ce n’est pas cela qui est important, c’est ce qu’il ressent. On note un comportement, mais qu’est-ce que cet enfant a ressenti ? » p.129
Et encore plus d’actualité : « les expérimentateurs prétendent nous rassurer par le sérieux scientifique de leurs tests … et leur arrivée en force m’inquiète. Dans l’optique de cette discipline, tout ce qui est axé sur le développement de l’intelligence, alors que c’est l’affectivité qui donne un sens à l’intelligence de tous les humains. L’intelligence toute seule, ça n’existe pas. La santé physique toute seule, ça n’existe pas. C’est tout un ensemble qui construit la personne et ordonne ses variances. Je me demande si finalement la période post Piaget que nous allons traverser ne risque pas d’être terriblement intellectualiste. Les neurosciences sont par trop objectivantes, ce qui va à contre sens de tous nos efforts pour aller dans le sens de la subjectivation de chacun. » p.132
Dolto va même, dans un passage, faire remarquer que, à l’instar de ce que l’on fait pour les adultes, il faudrait exiger de l’expérimentateur qu’il ait obtenu le consentement éclairé de l’enfant, que ce soit pour l’intégrer dans une expérimentation ou lui administrer un nouveau médicament. Je ne crois pas savoir que toutes les chartes qui ont été établies dans l’intérêt du respect du patient aient pensé à ajouter cette clause du respect de l’enfant.
– L’école. Dans l’ensemble de l’ouvrage de Dolto, il y a de très nombreuses remarques concernant l’école. Là encore, elle se retrouve extrêmement en avance sur son temps, lorsqu’elle explique, par exemple, qu’il faut :
o séparer absolument ce qui l’en est de l’instruction et de l’éducation ; elle n’est pas sans savoir d’ailleurs que le ministère lui-même a changé de nom, puisque » L’instruction publique » est devenue «L’éducation nationale « .
o Elle propose aussi l’ouverture des écoles en horaires extrascolaires pour que les enfants puissent y avoir des activités éducatives, ludiques, récréatives qui seraient prodiguées par des éducateurs ; elle est par ailleurs très favorable à toutes les activités qui permettent de socialiser l’enfant, comme par exemple le sont les classes- découverte, les classes de neige ou d’altitude qui sont devenues maintenant de pratiques plus que courantes dans la majeure partie des écoles de France.
o Elle se montre particulièrement révolutionnaire, lorsqu’elle évoque une modification profonde de l’organisation scolaire ; elle n’est pas favorable au maintien des classes de niveaux tels que nous les connaissons, mais bien plutôt d’un système scolaire qui respecterait au plus près le rythme d’apprentissage propre à chaque enfant. Ainsi, c’est l’enfant lui-même qui baliserait son propre chemin dans la voie de la connaissance parcourant par exemple de manière autonome des niveaux d’apprentissage différentiant les matières ; par exemple, il serait au niveau 4 pour le français et 2 pour les mathématiques etc. Dans un système, somme toute, relativement proche des écoles type Frenay ou Montessori, dont les méthodes n’ont toujours pas été prises en compte actuellement dans le cadre de l’école publique.( voir aussi l’école de la Neuville )
o Et Dolto de conclure : » instruction pervertissante que celle qui consiste à faire régurgiter à l’élève le savoir du professeur transmis par ses pairs ; « c’est bien d’avoir une bonne note en me disant ce que moi je sais » ; le contresens des contresens pédagogiques. Ce qui est intéressant pour un enfant confié à un adulte qui veut l’initier à se servir de son intelligence, c’est d’être avec lui à chercher quelque chose. L’adulte n’a que trop tendance à vouloir imposer « la » méthode. Convient-elle à cet enfant ? Si celui-ci a une autre méthode et qu’il arrive à un résultat qui lui apporte satisfaction, il a raison de l’adopter. » p.338
o Il y a même un endroit de son livre où elle propose des moments d’apprentissage universitaire qui pourraient se passer dans d’autres payes ; elle se montre ainsi favorable à ce que l’on appelle désormais le système Erasmus dont la plupart des étudiants actuels savent bénéficier quand ils le désirent.
– L’éducation. Là encore, elle se situe dans le respect fondamental de l’enfant : « Si l’on veut que l’enfant ait le plus de chances de garder ses potentialités, il faut que l’éducation soit la plus légère possible dans sa directivité. Au lieu de vouloir tout comprendre, respectons toutes les réactions de l’enfant que nous ne comprenons pas « . p.336
Et juste après un petit passage que je vous livre tant il est fidèle au style Dolto : « Les parents viennent consulter quand leur enfant a des symptômes qui les gênent. Combien de fois m’a-t-on demandé : je voudrais comprendre pourquoi il fait ça – mais cela ne vous regarde pas (répond Françoise Dolto), il le fait, ça vous gêne ou ça ne vous gêne pas ? Si ça vous gêne, vous lui dites : ça me gêne, mais ne cherchez pas à comprendre. » p. 336 « L’éducation pervertissante par excès de protection, culte de la norme unique, soumission aux modes du jour, imposition du modèle parental. Pourquoi pères et mères s’accrochent-ils obstinément à ces bouées ? » p.337 « La question fondamentale est encore occultée : le confort intellectuel des mères est une chose. La cause des enfants en est une autre. Et qu’il y ait le problème de sa formation et de son développement de leur seul point de vue n’a pas de commune mesure avec le discours avec le discours des « sciences de l’éducation ». Impossible d’avancer dans ce domaine sans changer d’échelle et d’instruments d’observation. Ce sont eux (les enfants) les révélateurs, à leur insu, les observateurs du phénomène adulte. Ils voient ce qu’ils subissent, sans le savoir, leur cheminement en est révélateur. « (idem)
– L’enfant, le médecin et le monde hospitalier. Le militantisme de Françoise Dolto est intarissable dans ce registre où elle en vient à exiger que chaque sujet soit traité avec tout le respect qui lui est dû et ce dans la reconnaissance et de sa liberté et de sa capacité de choix. « Au fond, comment fonctionnent certaines personnes en institution de soin ? Pourquoi la condition de l’enfant est-elle sans cesse menacée ? Parce que l’adulte soignant, au lieu d’être au service des soignés, leur laissant leur initiative, chaque fois que ce n’est pas dangereux, projette son amour propre, des complexes tout à fait personnels sur ce qu’il croit être l’enjeu de son pouvoir ». p. 306
Et un peu plus loin : « On voit apparaître trois causes du malentendu fondamental dans les relations adulte-enfant ; on les retrouve dans toute société humaine. D’abord les responsables ne se préoccupent du développement et de l’expression personnelle de l’enfant ; ils pensent à appliquer une sorte de norme qu’on leur a inculqué pour tel ou tel cas de figure. Ensuite c’est l’ignorance, la pseudoscience qui commande. Enfin, le pouvoir médical et le pouvoir institutionnel qui décident de tout et se substituent aux désirs de l’enfant et sa mère dès l’accouchement et même avant … pendant la grossesse ». p.307
Pour en arriver au plus pur de sa position éthique : « ceux qui sont au service de l’accouchement et des premières semaines de la vie ont tout à apprendre de cet être qui n’est jamais comme un autre. Il est lui ou elle, mais elle aussi lui, sa mère et son père présents ou absents. C’est tout à fait autre chose qu’un autre bébé et une autre mère et un autre père » p.307
Ainsi Dolto incite-t-elle fortement tous les professionnels à prodiguer leurs soins en pratiquant bien évidemment toute leur technicité, mais à condition de l’inscrire dans l’accompagnement langagier. « Il se trouve que le rapport langagier est contre le pouvoir technologique et l’autorité, car, à partir du moment où on établit cette communication, il ne plus y avoir cette soumission, cette obéissance immédiate, cette efficacité apparente du prescripteur, du pédagogue. » p.308
C’est d’ailleurs cette préoccupation constante qui a guidé toute sa carrière et toute sa pratique y compris dans les premiers temps de son exercice : « c’était le quotidien de ma vie d’externe ; j’étais ainsi avec les bébés. Je leur expliquais ce qu’on allait leur faire. Je les rassurais et mes camarades médecins ne comprenaient pas que je procède de la sorte avec les petits qui ne possédaient pas encore le langage intelligible. »
– L’enfant et la justice. Bien évidemment, elle se situe juste après la Loi de 1975 qui met par exemple en place le divorce d’accord. Elle va d’ailleurs beaucoup plus loin puisque, dans certains passages, elle évoquera la garde alternée qui devient quasiment la règle aujourd’hui. J’ai préféré en fait relever deux ou trois passages où je la trouve extrêmement en avance sur son temps. Par exemple, elle évoque dans une note : « les quelques avocats qui ont le souci de consulter l’enfant et d’essayer de convaincre leurs clients de renoncer à sa garde … » p.353
Désormais, la spécialité d’avocats d’enfant est parfaitement reconnue et exercée par bon nombre d’avocats spécialisés dans les affaires familiales.
Elle se situe également vis-à-vis de l’exercice de l’autorité parentale et notamment dans l’exigence qui devrait être imposée aux directeurs des établissements scolaires que d’envoyer le bulletin de notes aux deux parents. J’ai envie de vous rappeler ici que ce n’est que par une circulaire de 2005 que ceci a été imposé aux directeurs d’établissements scolaires.
Elle parle des « médiateurs » dont le statut comme auxiliaires de justice n’a été instauré qu’au début des années 2000.
– Je ne vous ai pas cité l’ensemble des propositions que Dolto aborde puisqu’elle y fait référence au fur et à mesure de son écrit pêle-mêle : « à la création de crèches sur le lieu de travail des parents, à l’allocation d’éducation parentale, au placement, à l’adoption, à la création d’un ministère spécifique aux adolescents, au vote des enfants, la prise en charge des parents maltraitants sans séparation définitive entre ces parents et leurs enfants … «
– et je ne dirai qu’un seul mot de ce qui est quasiment à l’origine de la publication de son ouvrage, à savoir les maisons vertes, chacun connaissant, je crois, les modèles théoriques et cliniques qu’a proposés Dolto pour l’accueil des bébés et/ou jeunes enfants avec leurs parents, comme mode préparatoire à leur socialisation.
Ce qui résume parfaitement la pensée de Dolto ce sont les lignes suivantes : « pour soutenir son développement, il faut le considérer dans son advenir et faire confiance à l’adulte qu’il vise à devenir … il est un pré adulte, c’est vrai, mais d’un style qui n’existe pas encore et qui est à inventer, qu’il doit trouver lui-même. L’enfant qui vient au monde devrait nous rappeler que l’être humain est un être qui vient d’ailleurs et que chacun naît pour apporter à son temps quelque chose de nouveau « . p.294
Qu’est-ce que vient nous rappeler fondamentalement cet ouvrage de Dolto ? Chaque être humain est auteur de sa propre histoire dans le même temps qu’il pourra participer à celle de l’humanité toute entière dans l’originalité créatrice dont il est capable.
J’espère que vous vous êtes rendu compte que F.Dolto n’avait elle-même pas échappé à cette règle.
En guise de conclusion, je voulais vous proposer une devinette et une vignette clinique issue de mon expérience de psychanalyste d’enfants.
– Tout d’abord la devinette. Elle dit : « l’adulte ne doit jamais oublier que la richesse libidinale d’un enfant peut être égale, mais aussi supérieure ou inférieure à la sienne propre, que la personnalité qui existe en puissance chez l’enfant peut être très différente de la sienne et il ne devra jamais comparer la personnalité d’un enfant à une autre … il n’existe pas et il n’existera sans doute jamais de moyens humains qui permettent d’apprécier la valeur intrinsèque d’un être. Tout adulte, qu’il soit parent ou médecin ou éducateur, doit avoir très vif en lui le respect de la liberté individuelle de l’enfant dans toutes les activités légitimes qui le tenteront et le souci de ne rien ajouter aux restrictions instinctuelles que la bonne intelligence avec son milieu social contemporain exige déjà de l’individu. »
De quand date ce texte ? Il est issu de la thèse de F.Dolto « Psychanalyse et pédiatrie » (page 61 de mon édition). Ces lignes sont donc écrites en 1939. La position éthique de F.Dolto est déjà présente ; elles ont guidé son oeuvre ; d’une certaine manière, elle les réécrit en 1985. Je souhaite qu’elle reste vive dans la pensée de tout un chacun en 2039 ?
– La vignette clinique. J’avais pendant de nombreuses années en analyse un jeune garçon psychotique. Il venait deux fois par semaine et a passé, pendant les deux premières années, son temps replié sur lui-même à faire des dessins sur lesquels il n’acceptait de faire aucun commentaire ; d’ailleurs, je le respectais dans cette position d’autoprotection. Il y avait cependant un fil conducteur, c’est le cas de le dire, dans ces dessins, puisque, d’une séance sur l’autre, il fabriquait des circuits automobiles ; il reliait les uns aux autres dans un fascicule qu’il confectionnait.
Le travail analytique faisant son oeuvre, il s’est engagé dans un dialogue extrêmement efficace avec son analyste. Les séances, dès lors, devenaient vivantes et le sujet apparaissait enfin dans son plein déploiement. Interviennent alors les vacances d’été. A la première séance de reprise, en septembre, il reprend une feuille de dessin et reprenant sa position antérieure, recommence à dessiner, replié sur lui-même un circuit automobile. Au bout d’une demi-heure, il n’a prononcé toujours aucune parole. Au fond, embêté de cette régression, au bout d’une demi-heure pour ouvrir le dialogue, je lui dis : « alors, ces vacances d’été ? » sur un ton volontairement neutre et un peu lointain. L’enfant lève le regard vers moi et me dit : « est-ce que je te pose des questions moi ? » Puis, tranquillement, il retourne à son dessin de circuit automobile.
Il avait, lui, compris ce qu’était la psychanalyse d’enfants et fort judicieusement m’y renvoyait.
Il avait, lui, parfaitement compris toute l’oeuvre de F.Dolto ainsi que son souci constant de l’éthique dans la pratique de cet art.
Et, comme elle le disait elle-même : « les enfants m’ont appris beaucoup de choses » C’est donc bien de l’écoute attentive des enfants que notre savoir vient.
G. JUTTNER
Caen, 16/11/2007
En 1977 Françoise Dolto a signé une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal à propos de la sexualité des grands mineurs.
Elle se trouvait en compagnie de signataires prestigieux (voir la « Lettre ouverte à la Commission de révision du code pénal pour la révision de certains textes régissant les rapports entre adultes et mineurs »).
En 2001 un éditorialiste s’est autorisé, sans vérification, dans une émission matinale très écoutée, à dénoncer Françoise Dolto comme signataire d’une pétition en faveur de la libération de pédophiles incarcérés. La confusion venait du fait que certains noms figuraient sur la lettre ouverte et sur la pétition. Ce n’était pas le cas de Françoise Dolto. Il s’agissait d’une diffamation grave et Catherine Dolto a pu disculper sa mère dans un article publié dans le Monde (voir l’article « Pédophilie : des amalgames irresponsables, par Catherine Dolto, Le Monde, 10 mars 2001 »), et obtenir un droit de réponse sur France Inter dans la même émission du matin, à la même heure de grande écoute.
Certains ont lu et entendu ces démentis, étayés par une lettre très claire que Françoise Dolto avait écrite au journal Minute en 1977 (voir la « Lettre de Françoise Dolto au journal Minute du 8 juillet 1977 ») d’autres non, de telles accusations demeurant encore sur certains blogs.
Si la psychanalyse d’enfants n’était pas très développée au début de la pratique de F. Dolto, à la fin des années trente, celle-ci ne fut cependant pas la première à appliquer, en les adaptant, la théorie et la clinique freudiennes aux enfants. Elle a d’ailleurs toujours tenu à rendre hommage à la pionnière de cette pratique en France qui l’y a donc initiée, Sophie Morgenstern, célèbre pour avoir théorisé la pratique du dessin dans les cures d’enfants.
L’apport spécifique de F. Dolto se situe à un autre niveau et consiste à articuler constamment clinique, théorie et prévention en privilégiant le rapport au langage dans la rencontre inter-humaine.
Son point de départ dans l’abord de la clinique, y compris avec des nourrissons, résidait en sa croyance dans l’être humain, être de langage, dont la capacité de symbolisation caractéristique de l’espèce est à l’œuvre dès les premiers instants de vie et le conduisent à la recherche de communication et d’échanges avec « un autre semblable. » La fonction symbolique qui, dans la théorie psychanalytique, se présente comme le résultat de l’advenue au langage d’un individu constitué comme sujet, dont Lacan a fait remonter l’origine au stade du miroir, entre six et dix-huit mois, est présente pour elle, dès l’origine.
Cette approche entraîne plusieurs conséquences originales. Si la fonction symbolique est toujours déjà-là, comment va-t-elle se structurer, le langage prendre corps, l’infans s’humaniser comme acteur de son histoire et advenir comme sujet du désir, alors que la clinique montre tous les jours qu’Au jeu du désir les dés sont pipés et les cartes truquées ?
L’apport théorique novateur de F. Dolto réside en sa conception de la période archaïque à travers le concept d’images du corps comme reflets de la naissance du langage chez l’infans et des symbolisations structurantes au moyen des castrations symboligènes- autre concept clé – dans la relation d’échanges avec les adultes tutélaires.
Les images du corps, avec la structuration du sujet dans et par le langage, deviennent inconscientes – images inconscientes du corps – et rejoignent alors, en les précisant, les différentes étapes libidinales mises au jour par Freud à partir de l’analyse d’adultes.
La fonction symbolique, cependant, peut tourner à vide si le nouveau-né n’est pas en relation d’échanges avec les adultes qui en ont la charge, échanges qui le parlent et donnent signification partagée à ses perceptions. Il en est de même si des ruptures brutales de communication dues à des événements extérieurs traumatisants ou des angoisses sclérosantes de son environnement le laissent seul face à une capacité de symbolisation singulière et non-échangeable. C’est pourquoi, parallèlement à ses avancées dans la compréhension de l’élaboration du sujet, elle a privilégié la prévention, autre axe essentiel de sa démarche.
Loin de garder la psychanalyse dans un giron élitiste, ce que faisaient beaucoup de ses collègues qui lui reprochaient de sortir du cadre analytique, elle transmettait son expérience aux parents, éducateurs, travailleurs sociaux, tous les personnels de la petite enfance, au moyen de conférences, d’articles de revues ou d’émissions de radio, en plus de ses séminaires, articles et livres à l’adresse des psychanalystes.
Psychanalyste et citoyenne, elle a ainsi profondément contribué à modifier le rapport aux enfants, dans les maternités, les crèches, les écoles maternelles, dans les familles, l’adoption ou la justice. Aujourd’hui encore, face aux nouveaux problèmes de société et aux bouleversements que rencontre la famille traditionnelle avec les familles recomposées, monoparentales, l’homoparentalité et le recours à la procréation médicalement assistée permettant de dissocier la filiation de la biologie, nombre de ses positions passées, loin de trancher doctement entre ce qu’il faut faire ou ne pas faire, ouvrent des voies de réflexion novatrices et restent d’actualité pour penser les nouvelles relations de la modernité.