Sélectionner une page

Piera Aulagnier Jean Clavreul François Perrier Guy Rosolato Jean-Paul Valabrega

Désir et Perversion

Cinq psychanalystes, cinq exposés, un classique. Les thèmes : le fétichisme ; le couple pervers ; l’érotomanie ; la féminité ; le phantasme. Autant d’études qui vont de l’observation à la théorie psychanalytique et anthropologique.

Parce qu’il n’y a pas de meilleure approche du désir que dans la perversion ; parce qu’il y a un noyau pervers en tout désir

Lors d’un travail universitaire j’avais un livre à synthétiser et à résumer. Je vous livre ici mes notes de l’époque.

Jean Florence a écrit 

 

Je voudrais aborder quelques questions sur le thème de la perversion, ou plutôt, en réalité, partager ma perplexité devant ce qui ne cesse de revenir aux marges de notre expérience clinique, au cœur de notre pensée théorique… et au fil, vous le savez bien, de notre actualité judiciaire. Thème à la fois actuel et intempestif. J’ai tenu à parler de la perversion ordinaire, pour plusieurs raisons.

2D’abord, pour aller à l’encontre d’une attitude générale qui tend à situer le pervers de l’autre côté du miroir – du miroir où nous nous reconnaissons inter-subjectivés, inter-spéculés, inter-normalisés (inter-névrosés ?) entre nous – et pour prendre une position réfléchie face au remue-ménage, au remue-méninges que provoque le procès Dutroux. Ce Dutroux, unanimement taxé par des psychiatres, récemment encore à la TV, de pervers/psychopathe, dont les agissements nous conduisent aux limites de l’humanité partageable, du côté de la monstruosité, du mal radical, de la perversité; du côté de ce que les premiers balbutiements du droit pénal et de la psychiatrie avaient nommé « moral insanity », folie morale. Langage dont on trouve un précurseur chez un Garofalo, pénaliste, qui parlait de ces « criminels typiques », « monstres dans l’ordre psychique, les ramenant à l’animalité inférieure, lésés du sens moral, privés de la pitié et de la probité, âmes viciées et vérolées… » [1][1]Voir l’ouvrage de Fr. TULKENS et M. VANDE KERKHOVE,….

3Je voudrais tenter de faire à rebours ce chemin qui mène à la tératologie, à l’éjection hors du champ ou hors du rapport d’humanité partageable, et revenir au geste de Freud dans ses 3 Essais sur la théorie sexuelle… où, de manière quasiment héroïque, il pose qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les sujets normaux et les sujets pervers sur le plan des fantasmes… ce qui revient presque à dire qu’il n’y a rien de plus ordinaire que la perversion ! Et, en resserrant ce lien avec la démarche inaugurale de la pensée freudienne, je voudrais renouer avec les racines de l’éthique analytique.

4Je propose donc que nous nous demandions, une fois encore, où se niche cette dimension perverse, à quoi nous sert de chercher à savoir, à construire les digues de la science, à dresser les clôtures des structures psychopathologiques, afin d’être à même, s’il se peut, d’élaborer l’articulation indispensable entre ce savoir, la vérité et l’action.

De la perversion et de la fin de l’analyse

5Je m’appuierai, pour prendre l’élan de ce propos, sur une proposition simple dans sa formulation mais complexe dans son interprétation. Il s’agit d’une proposition que nous avait communiquée une collègue analyste italienne de Milan (lors d’un séminaire de l’Interassociatif européen de Psychanalyse) – Maria Contri, qui anime avec son frère Giacomo un groupe résolument orienté dans l’étude des rapports entre la psychanalyse et le droit (Istituto Il Lavoro Psicoanalitico). Voici cet énoncé assertorique : « la fin de l’analyse, c’est de pouvoir porter un jugement sur la perversion ». Cette formule originale n’a pas cessé de m’occuper depuis que je l’ai entendue. Elle est originale en ce qu’elle introduit la question de la perversion au cœur de toute analyse : la possibilité, la capacité même de porter sur elle un jugement, est hissée à la dignité de critère décisif, déterminant, de la fin (entendons « fin » dans tous les sens) d’une analyse.

6Cette formulation tranchée, péremptoire et de style quelque peu prétorien – si elle porte les traits de personnalité de ma collègue et de son groupe – a, à tout le moins, le mérite d’inviter à penser – et cela, dans une voie neuve et courageuse. En effet, elle force à revenir sur ce que nous nous représentons du processus analytique, singulièrement à partir d’une idée précise de sa fin. Elle semble étrangère aux figures de référence canoniques qui ont tenté de préciser cette fin (à commencer par Freud et Ferenczi).

7Mais elle force également à réfléchir à une dimension généralement absente des discussions et qui est cette dimension du jugement (Urteil) dont Freud a tenté de reconstituer la généalogie pulsionnelle dans son article de 1925, Die Verneinung[2][2]S. FREUD, Analyse finie, analyse infinie, Résultats, Idées,…, mais qui comporte également une dimension cognitive, logique, juridique, éthique et esthétique. On sait que toute l’entreprise du philosophe Kant fut attachée à définir le statut de nos jugements, dans ses fameuses trois Critiques : de la Raison pure (scientifique), de la Raison pratique (morale) et de la Faculté de Juger (finalité et esthétique). Juger ne veut pas dire ici condamner… c’est un mode paradoxal de séparer et de lier dans la pensée. Juger, c’est trancher, originer une partition (Ur-teilen), c’est créer un partage fondateur, discriminer. Mais c’est, aussi bien et simultanément, un acte, une prise de position – et l’on sait qu’en Droit les choses, après jugement, ne sont plus comme avant… elles acquièrent le statut de la « chose jugée ». Appliqué à la perversion, exercer le jugement incite à se demander : où est-elle ? chez qui ? comment s’y prendre avec elle ?

8Cette manière singulière d’envisager un tel jugement au bout de toute analyse constitue un motif supplémentaire, en cette occurrence, de parler de la perversion ordinaire.

9Reprendre par ce biais la problématique de la perversion nous porte à problématiser la psychanalyse elle-même dans son ambition fondamentale certes, mais également dans sa prétention à occuper une certaine place au sein du discours social dans lequel, je l’ai rappelé, la perversion fait la une de l’actualité médiatique et judiciaire.

Je prends pour seul indice d’actualité le livre récent de Charles Melman questionné par Jean-Pierre Lebrun : L’homme sans gravité[3][3]Ch. MELMAN, Entretiens avec Jean-Pierre LEBRUN, L’homme sans…. Cet ouvrage aux connotations musiliennes a déjà fait ici l’objet de discussions. Il évoque une figure nouvelle du malaise dans la civilisation et les modes contemporains de s’y prendre avec l’angoisse, avec le nouage d’Éros et de Thanatos, selon ce qui serait un nouveau mode de fonctionnement psychique, une nouvelle économie psychique. Je citerai, à titre indicatif, les premières lignes de l’« Introduction à la nouvelle économie psychique » que Charles Melman a annexée au livre :

11« Nous sommes en passe de laisser une culture dont la religion contraint les tenants au refoulement des désirs et à la névrose, pour une autre où s’affiche le droit à leur expression libre et à une pleine satisfaction.

12Une mutation aussi radicale entraîne une dévaluation rapide des valeurs que transmettait la tradition morale et politique. Les figures pétrifiées de l’autorité et du savoir semblent s’être délitées d’une façon qui permet de penser que le changement vécu est mené par le concours spontané de volontés individuelles et sans plus de référence à un programme établi : une certaine angoisse est perceptible à l’idée que ce pourrait effectivement être le cas. L’absence d’une intelligence divine, d’une volonté politique sinon d’un intérêt de classe qui seraient moteurs, prive les phénomènes de lisibilité. Et les déterminations de l’adresse, voire de l’action publique deviennent incertaines dès lors qu’elles doivent tenter l’accord entre elles de la singularité d’autant de nomades… » [4][4]Ch. MELMAN, op. cit. p. 237..

13Je ne prendrai pas les choses par ce biais macroscopique, cette économie dans laquelle ont partie liée psychanalyse et perversion, mais par le biais microéconomique de la cure et des limites de son pouvoir. Les techniques collectives et individuelles d’évitement de l’angoisse et de la déréliction sont infinies et l’inventivité, « l’ingénierie », humaine n’est jamais à bout d’inspiration pour en créer de nouvelles. L’offre de la psychanalyse est de prendre cette économie de sédation, d’évitement, à rebrousse-poil et de ne pas faire miroiter les trucs et ficelles « gestionnaires » de nos modernes et valeureux psychologues qui ne tarissent pas de conseils pour réaliser la « gestion de soi » (sic) – sans se soucier de la complexité et des contradictions de ce fameux « soi » dont Alain Ehrenberg [5][5]A. EHRENBERG, La fatigue d’être soi. Dépression et société,…, fin sociologue, atteste la fatigue. J’ai quant à moi une certaine indigestion de ce culturisme thérapeutique ! Mais ne voilà pas, dans sa méchanceté, un signe de perversion toute ordinaire ?

14Prenons la question de la fin de l’analyse : nous connaissons les considérations paradoxales de Freud dans son texte « Die undliche und die unendliche Analyse ». Le fond du problème est l’attitude à laquelle mener l’analysant envers la réalité de la différence des sexes. Différence apparemment toute « naturelle » mais dont la psychanalyse semble faire toute une affaire, jusqu’à la transposer en ce véritable drame qu’est le complexe de castration. Posons qu’il y a peut-être quelque rapport entre le propos de Maria Contri et ce débat que Ferenczi et Freud avaient engagé sans jamais le pouvoir conclure.

15Evoquons brièvement la différence dans la manière de traiter la question de la fin de l’analyse, chez Freud et Ferenczi.

16Lors du Xe Congrès International de Psychanalyse, à Innsbrück, en 1927, Ferenczi fit un exposé : « Le problème de la fin de l’analyse » [6][6]FERENCZI, Le problème de la fin de l’analyse, Oeuvres…. Freud y fit une réponse tardive, sous le titre : « Analyse finie, analyse infinie » [7][7]S. FREUD, Analyse finie, analyse infinie, Résultats, Idées,…, en 1937 – quatre ans après la mort de Ferenczi.

Voici comment Ferenczi traite la question :

« Aucune analyse n’est terminée tant que la plupart des activités de plaisir préliminaire et de plaisir final de la sexualité, dans leurs manifestations tant normales qu’anormales, n’ont pas été vécues au niveau émotionnel, dans le fantasme conscient; tout patient masculin doit parvenir à un sentiment d’égalité des droits vis-à-vis du médecin (du psychanalyste-homme) indiquant par là qu’il a surmonté l’angoisse de castration; toute malade féminine, pour qu’on puisse considérer qu’elle est vraiment venue au bout de sa névrose, doit avoir vaincu son complexe de virilité et s’abandonner, sans nul ressentiment, aux potentialités de pensée du rôle féminin ».
… « Toute analyse d’une femme doit finir avec de l’homosexualité, celle d’un homme avec de l’hétérosexualité… » (FERENCZI, op. cit. p. 127.)

 

18Voici, en contraste, la position de Freud pour qui le problème réside pour les deux sexes dans le refus de la féminité (Ablehnung der Weiblichteit); ce qu’Adler avait appelé « protestation virile » (Mannliche Protest). Il s’agit pour l’homme d’une rébellion contre la position passive envers l’homme (et non envers les femmes !), tandis que pour la femme, il s’agit de l’envie du pénis (Peniswunsch : littéralement : désir de pénis). Cette résistance semble insurmontable, pour les deux sexes. Car, selon Freud, pour le psychique, le biologique joue véritablement le rôle de roc (d’origine) sous-jacent (gewachsemen Fels).

« Le refus de la féminité ne peut évidemment être rien d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme de la sexualité. Dire si et quand nous avons réussi dans une cure analytique à maîtriser ce facteur sera difficile. Nous nous consolerons avec la certitude que nous avons procuré à l’analysé toute incitation possible pour réviser (überprüfen) et modifier (ändern) sa position à l’égard de ce facteur » (S. FREUD, op. cit., p. 267-268.)

 

19Observons en passant qu’il y a une certaine variation dans la métaphore, quand on passe de la « roche sous-jacente » au « mur… du langage », de Lacan… Cependant, chacun exprime à sa manière la butée contre un indépassable, un réel quasiment minéral !

20Observons, encore, que Lacan a déplacé l’accent de la castration du sujet (problématique freudienne évoquée) sur la castration de l’Autre – le manque dans l’Autre suscitant le mouvement du déni comme défense.

21La fin de la cure a dès lors pour enjeu cette question : vais-je ou non satisfaire au désir de ce qui me tyrannise et le laisser insatisfait, livré à son propre manque, à sa propre castration ? Vais-je passer outre à l’inhibition (fataliste, dépressive, hypomaniaque, hystérique), bref, à la névrose qui confond l’impuissance avec l’impossible (le non-rapport sexuel, les idéaux de maîtrise) ? Vais-je accepter un certain quantum d’angoisse lié à la levée du voile du fantasme et de sa fonction d’obnubilation du « jugement », de sa fonction de production répétitive du sens (sens unique, sens interdit), de soumission à une certaine réalité de convention (soyez réalistes, demandez l’impossible !) ?

22Si la perversion peut séduire en tant que défense, à ce tournant décisif des choses, c’est par son mode d’agissement et de discours qui paraît fournir une solution économique (gestionnaire ?) à cette rencontre de l’impossible par d’autres tours, d’autres tropes, d’autres psychotropes parfois, que la voie de l’inhibition, du symptôme, du refoulement et de la culpabilité propre à la défense névrotique.

Quelques aperçus sur la perversion

23Je me réfère ici à quelques suggestions de Lucien Israël. Je le cite :

« Le terme de perversion au niveau du langage courant n’est pas autre chose qu’un jugement, une condamnation, comme trop de termes psychiatriques d’ailleurs (idiot, imbécile, par ex). Avec la perversion, on est dans la cohabitation entre l’injure et le diagnostic…

 

24Mais il y a ruse du langage ou des mœurs. Si A traite B de pervers, B pourrait être fort satisfait ou du moins très flatté… Il peut lire dans cela une forme de reconnaissance, voire d’admiration ou d’envie un peu craintive sur un certain savoir. On traite le pervers de celui qui en sait long… sur quoi ?… sur le « comment y faire ? »… comment y faire, bien sûr, pour se trouver des partenaires sexuels… » (Lucien ISRAËL, La jouissance de l’hystérique, Éditions Arcanes, Points, Essais, 1996, p. 97.)

« Le pervers est posé comme quelqu’un qui sait quelque chose sur le mystère féminin (qui détient un savoir gynécologique !), mystère lié à ceci qu’il n’y a prétendument rien à voir du sexe de la femme » (Idem, p. 98.)

 

25À l’opposé donc du pervers criminologique (– celui qui s’est fait prendre par la police – le pervers raté) et sur lequel s’est construite une partie du savoir psychiatrique et sexologique, il y a ces pervers qui suscitent cette « admiration un peu craintive », c’est-à-dire qui rencontrent les complicités utiles à l’exécution de leur savoir-faire et des oreilles complaisantes à leur science.

26Je vous invite à associer à cette première formule cette autre formulation lapidaire de L. Israël (p. 18) (que nous retrouverons plus loin) : « j’appelle pervers tout homme qui déclare désirer une femme parce qu’elle est désirable ».

27Le pervers, c’est celui qui se dérobe comme sujet et qui porte tout l’accent sur l’objet.

28C’est différent de dire : je la désire parce qu’elle est désirable, et de dire comme une femme pourrait le dire : il me désire parce que je suis désirable…

Ces quelques observations reprises à Lucien Israël nous confirment qu’il s’agit bien de pouvoir entendre… pour exercer son jugement.

« Pour pouvoir entendre ce que dit le pervers, il faut non seulement s’éloigner de toute visée thérapeutique mais aussi de tout souci de savoir » (p. 30).

 

30On peut trouver une formulation très condensée de ce que nous sommes censés savoir après Freud et Lacan, à propos de la structure perverse, dans plusieurs ouvrages ou articles d’encyclopédie ou de dictionnaire (Clavreul, Aulagnier, Perrier, Joël Dor, Chemama, Joyce Mac Dougall, Roudinesco…). Je ne prendrai que l’exemple anthologique suivant emprunté aux travaux de Paul-Laurent Assoun sur la psychanalyse et la littérature où des personnages pervers sont mis en scène :

31

« Cet enfermement narcissique qui voue le sujet à cette captation imaginaire, la psychanalyse en repère le destin sous le nom de structure « perverse » (en opposition aux structures dites respectivement « névrotique » et « psychotique »). Cette structure se signale par l’absence d’une référence symbolique à l’interdit paternel, qui permet un évitement de la dialectique par laquelle le sujet peut accéder à son propre être désirant.

 

32Par là, le sujet, miraculeusement épargné par la tragédie oedipienne, qui coûte tant au névrosé, tout en refusant la dette au Père, paie cher cette dérogation : la castration frappée de déni (Verleugnung) menace sans cesse de revenir à travers la barrière fétichique que le sujet lui oppose, tandis que celui-ci se voit assigner sa propre référence imaginaire comme lieu à protéger. Par là le sujet se voit obligé de se « scinder » à proportion du déni, ce que l’un des derniers textes de Freud repère de façon saisissante [8][8]Cf. Die Ichspaltung im Abwehrvorgang (1938) où se trouve….

33C’est justement faute d’avoir produit le meurtre du Père, dans son inconscient, que le sujet se voit voué à se suspendre dans un absolu, entre vie et mort, qui peut d’autant plus se prévaloir d’une morale de l’innocence, tout en ressuscitant une stratégie de défi envers l’instance par laquelle peut se « vérifier » périodiquement l’idéal de toute-puissance. C’est comme si le père auquel le sujet n’a pu s’identifier revenait, comme instance imaginaire, hanter le sujet. Fatalité en effet que cette inféodation à sa propre image, qui est la sanction sèche de l’omission de la médiation par le désir de l’autre [9][9]C’est Lord Henry lui-même qui énonce cette idée qu’un portrait… » (Paul-Laurent ASSOUN, Le pervers et la femme, Paris : Anthropos, 1989, p. 265-266.)

Les pratiques et discours pervers ont besoin de témoins, de complices. Ainsi en va-t-il de la complicité des tenancières et des hôtesses de maisons closes et de tout le petit monde qui gravite autour d’elles. Dans Le Balcon[10][10]Jean GENÊT, Le Balcon, Gallimard, NRF, 1965., J. Genêt excelle à montrer les jeux scéniques de cette complicité.

35Cette complicité est exactement celle que Freud vise en affirmant que la névrose est le négatif de la perversion. La complicité en question est celle du fantasme. Le savoir du pervers n’est pas autre chose que l’effort qu’il fait pour méconnaître le fantasme ou méconnaître que ce fantasme ne s’exprime que grâce à cette complicité. Si celle-ci vient à manquer, il lui arrive ce qui arrive à ce client de bordel évoqué par L. Israël : un prêtre qui fréquentait ce type d’établissement et dont le sommet de la jouissance consistait, post coïtum, à dire à sa partenaire : « Eh bien, tu sais avec qui tu viens de faire l’amour ? Avec un prêtre… ».

36L’auteur commente ce discours en l’associant à une sorte de petit délire, voire à une forme d’hallucination, tant il est pris dans la prégnance de son fantasme. Mais faisant cet aveu à sa partenaire, il prend aussi le plus grand risque d’une castration (de l’aphanisis – évanouissement du désir, comme le disait Jones) : en effet, devinez sa déconfiture (et celle de son fantasme) si la partenaire en question lui répond, au lieu de la surprise scandalisée et de l’ahurissement admiratif qu’il attend : « Ben, non, pauvre… vieux… » (p. 113).

37La rupture subite et inopinée du « contrat pervers » par la partenaire instaurée jusque-là en complice, en complément, de la scène fantasmatique – le laisse seul face à ce qui ne peut être entendu que comme une grimace de lui-même.

38C’est sans doute une telle vacillation, un tel effondrement dépressif, qui pourrait amener un tel sujet chez un psychanalyste.

39Une des rares demandes de pervers que j’aie reçues était celle d’un père (45 ans) qui avait entretenu avec sa fille aînée une relation incestueuse, depuis les 12 ans de la fille jusqu’à ses 19 ans, moment où elle avait rencontré un garçon dont elle était amoureuse. Cette relation avait permis à la jeune fille de rompre le lien incestueux – avec l’hésitation à dénoncer son père auprès de ses jeunes sœurs et de la mère – et au-delà, à la Justice. Sachant cela, il était venu me demander comment faire pour empêcher sa fille de parler… et lui éviter une catastrophe professionnelle (il était responsable d’une institution pédagogique) et familiale… C’est surtout le péril de son image sociale qui le faisait paniquer et qui lui donnait cette allure effondrée. Nulle culpabilité… Nulle question sur les effets sur sa fille de cette longue liaison incestueuse que j’ai nommée comme telle. Sur quoi, il s’est levé, et, en s’en allant, m’a dit que je ne comprenais rien à ses graves difficultés.

Perversion et surestimation

40Revenons à un passage du premier des « 3 Essais » – après ces quelques détours. Freud passe de l’inversion aux perversions et aux principes de son « érotique » psychanalytique, sa théorie de la pulsion sexuelle. Il soutient que dans tout processus sexuel normal, on peut déjà repérer les germes dont le développement conduit aux aberrations que l’on a décrites sous le nom de perversions.

41Il distingue du but sexuel final les buts sexuels préliminaires, c’est-à-dire les activités accompagnées de plaisir qui accroissent l’excitation au cours des relations intermédiaires avec l’objet sexuel, situées sur la voie qui mène à l’accouplement…

42« Les perversions, écrit-il, sont soit a) des transgressions (Ueberscheitungen) anatomiques des zones corporelles destinées à l’union sexuelle, soit b) des arrêts (Verweilungen) aux relations intermédiaires qui normalement doivent être rapidement traversées sur la voie du but sexuel final ».

43On peut certes s’interroger sur le pourquoi de l’idée de Freud qu’il faille hâter les relations intermédiaires… Mais arrêtons-nous ici à une caractéristique importante : la première de ces dites transgressions anatomiques est la surestimation de l’objet sexuel : « L’estimation psychique de l’objet sexuel comme « but de désir » (Wunschziel) de la pulsion (prise ici comme le « sujet » du processus) se limite très souvent aux seules parties génitales mais couvre la totalité de son corps, et tend à englober toutes les sensations émanant de l’objet sexuel. La même surestimation s’étend au domaine psychique et se manifeste par un aveuglement logique (faiblesse du jugement : Urteilschwäche) vis-à-vis des performances et perfections psychiques de l’objet sexuel ainsi que par une soumission crédule aux jugements émis par lui. La crédibilité de l’amour (die Glaubigkeit der Liebe) devient ainsi une source importante, sinon la source originelle (uranfänglicher Quelle) de l’autorité » [11][11]S. FREUD, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris,….

44Cette surestimation qui s’accorde si mal avec le but sexuel final (union des parties génitales) contribue à élever au rang de but sexuel des activités intéressant d’autres parties du corps (lesquelles sont sur le plan de l’érogénéité comme des « vases communiquants ».

45On trouve ici en germe les développements théoriques ultérieurs, que je ne fais qu’évoquer, sur la soumission, l’aveuglement « logique » (rappelez-vous la proposition initiale de M. Contri sur le jugement) : la tendance à surestimer l’objet serait la racine de toute perversion. La surestimation sera mise en relation avec la théorie de la libido narcissique opposée à la libido d’objet, avec le fétichisme, l’énamoration passionnelle, la psychologie des masses… et la psychologie masculine. En effet, ce paragraphe se conclut comme suit :

46« La signification de ce facteur de la surestimation sexuelle (Sexualüberschätzung) se laisse au mieux étudier chez l’homme dont la vie amoureuse a seule pu faire l’objet de recherches, alors que celle de la femme – du fait d’une part de l’étiolement que lui impose la civilisation (Kultuverkümmerung), d’autre part en raison de la discrétion et de l’insincérité conventionnelles des femmes – est voilée d’une obscurité encore impénétrable » [12][12]S. FREUD, op. cit. p. 59.

47Freud a ajouté, en 1920, la note suivante : « Dans des cas typiques, on constate l’absence chez la femme d’une surestimation sexuelle de l’homme, mais elle ne manque presque jamais d’en témoigner à l’égard de son propre enfant (de l’enfant qu’elle à porté)  »..

Voici en germes (encore) bien des interrogations ultérieures annoncées : l’accentuation des différences dans la « psychologie de la vie amoureuse » de l’homme et de la femme, l’hypothèse du phallus attribué à la mère – phallus imaginaire qui lui confère sur-valeur et toute-puissance. La mère se voit ainsi dotée de redoutables pouvoirs d’intimidation, d’autorité – source des haines et envies les plus térébrantes dans l’inconscient masculin et clé de voûte des défenses perverses, comme l’illustre le rapport à la Mère chez un Sade ou un Sacher Masoch.

49Mais on perçoit aussi, à travers l’importance accordée à cette surestimation, la possibilité de penser une perversion sexuelle chez la femme comme mère.

50Quant à l’obscurité impénétrable du mystère féminin, à l’étiolement imposé aux femmes, à leur discrétion (Verschwiegenheit : elle font silence sur leur propre jouissance) et à leur insincérité (Unaufrichtigkeit) de convention, cela fera un leitmotiv de Freud jusqu’à la fin de sa réflexion sur la sexualité féminine et, comme vous le savez, l’objet des spéculations de Lacan (en particulier dans son séminaire « Encore [13][13]J. LACAN, Le Séminaire, Tome XX, Encore, Paris, Le champ… »).

51Vous constaterez que bien des obstacles s’élèvent contre l’exercice du jugement… comme s’il était dans l’essence même de notre pulsionnalité de transgresser les buts dans une sorte de métonymie, de flux infini de surestimation, qui soumet le sujet à l’emprise de la plus indocile des pulsions. Ainsi Freud conclut-il :

52« C’est peut-être précisément dans le cas des perversions les plus abominables qu’il faut admettre que la participation psychique à la transformation de la pulsion sexuelle est la plus large. Une part de travail psychique est accomplie en cette occasion et, malgré son affreux résultat, il est impossible de lui dénier la valeur d’une idéalisation de la pulsion. La toute-puissance de l’amour ne se manifeste peut-être jamais plus fortement que dans ses égarements. Dans le domaine de la sexualité, les choses les plus élevées et les plus viles sont partout liées les unes aux autres de la façon la plus intime : « Von Himmel durch die Welt zür Hölle » (Goethe – Faust – Prélude au théâtre) – « Du ciel à travers le monde jusqu’à l’enfer » » [14][14]S. FREUD, Trois essais sur la théorie sexuelle, Paris :….

53La disposition perverse la plus ordinaire provient donc de ce que provoque, tant dans l’imaginaire que dans la pensée, la rencontre de la différence sexuelle et de ce que, pour y parer, s’exerce l’invincible tendance à la surestimation de l’objet maternel. On reste songeur devant cette singulière signification du phallus propre aux gens de notre espèce si vulnérable – mais n’est-ce pas ce qui fait sa grandeur et sa misère – aux effets du langage et du symbole. Je conclurai donc avec cette remarque de Lacan : « Si la position du sexe diffère quant à l’objet, c’est de toute la distance qui sépare la forme fétichiste (le phallus maternel) de la forme érotomaniaque de l’amour »  [15][15]J. LACAN, Ecrits, Paris : Le Seuil, Champ freudien, 1966,….

Le désir et la perversion sont des concepts fondamentaux dans le domaine de la psychanalyse. En tant que psychanalyste, il est essentiel de comprendre et d’explorer ces notions complexes afin d’aider nos patients à mieux se connaître et à résoudre leurs conflits internes.

 

Le désir peut être défini comme une force motrice qui anime notre existence. Il représente l’énergie psychique qui nous pousse à rechercher le plaisir et la satisfaction de nos besoins et de nos pulsions. Cependant, le désir n’est pas toujours simple et pur. Il peut également être marqué par des manifestations de perversion.

 

La perversion, quant à elle, est un concept psychanalytique qui englobe un large éventail de comportements et de fantasmes sexuels déviants. Elle se caractérise par une déviation par rapport aux normes sociales et culturelles acceptées en matière de sexualité. Les actes pervers peuvent inclure des fantasmes sadiques, masochistes, exhibitionnistes, voyeuristes, entre autres.

 

 

En pratique clinique, il est crucial de considérer le désir et la perversion dans leur complexité. La perversion peut souvent être liée à des traumas ou à des expériences précoces qui ont influencé le développement psychosexuel du sujet. En explorant les origines et les significations sous-jacentes de ces comportements, nous pouvons aider nos patients à mieux comprendre leurs propres motivations et à trouver des moyens plus sains d’exprimer leur sexualité.

 

Il est important de noter que la psychanalyse ne vise pas à juger ou à condamner les comportements pervers. Au contraire, notre objectif est d’aider nos patients à traverser leurs conflits internes, à comprendre les racines de leurs désirs et de leurs pulsions, et à trouver un équilibre psychique satisfaisant.

 

En conclusion, le désir et la perversion sont des aspects essentiels de la condition humaine. En tant que psychanalyste, notre rôle consiste à accompagner nos patients dans leur exploration de ces concepts et à les aider à trouver une voie de compréhension et d’épanouissement personnel.