De la perversion et de la fin de l’analyse
5Je m’appuierai, pour prendre l’élan de ce propos, sur une proposition simple dans sa formulation mais complexe dans son interprétation. Il s’agit d’une proposition que nous avait communiquée une collègue analyste italienne de Milan (lors d’un séminaire de l’Interassociatif européen de Psychanalyse) – Maria Contri, qui anime avec son frère Giacomo un groupe résolument orienté dans l’étude des rapports entre la psychanalyse et le droit (Istituto Il Lavoro Psicoanalitico). Voici cet énoncé assertorique : « la fin de l’analyse, c’est de pouvoir porter un jugement sur la perversion ». Cette formule originale n’a pas cessé de m’occuper depuis que je l’ai entendue. Elle est originale en ce qu’elle introduit la question de la perversion au cœur de toute analyse : la possibilité, la capacité même de porter sur elle un jugement, est hissée à la dignité de critère décisif, déterminant, de la fin (entendons « fin » dans tous les sens) d’une analyse.
6Cette formulation tranchée, péremptoire et de style quelque peu prétorien – si elle porte les traits de personnalité de ma collègue et de son groupe – a, à tout le moins, le mérite d’inviter à penser – et cela, dans une voie neuve et courageuse. En effet, elle force à revenir sur ce que nous nous représentons du processus analytique, singulièrement à partir d’une idée précise de sa fin. Elle semble étrangère aux figures de référence canoniques qui ont tenté de préciser cette fin (à commencer par Freud et Ferenczi).
7Mais elle force également à réfléchir à une dimension généralement absente des discussions et qui est cette dimension du jugement (Urteil) dont Freud a tenté de reconstituer la généalogie pulsionnelle dans son article de 1925, Die Verneinung [2][2]S. FREUD, Analyse finie, analyse infinie, Résultats, Idées,…, mais qui comporte également une dimension cognitive, logique, juridique, éthique et esthétique. On sait que toute l’entreprise du philosophe Kant fut attachée à définir le statut de nos jugements, dans ses fameuses trois Critiques : de la Raison pure (scientifique), de la Raison pratique (morale) et de la Faculté de Juger (finalité et esthétique). Juger ne veut pas dire ici condamner… c’est un mode paradoxal de séparer et de lier dans la pensée. Juger, c’est trancher, originer une partition (Ur-teilen), c’est créer un partage fondateur, discriminer. Mais c’est, aussi bien et simultanément, un acte, une prise de position – et l’on sait qu’en Droit les choses, après jugement, ne sont plus comme avant… elles acquièrent le statut de la « chose jugée ». Appliqué à la perversion, exercer le jugement incite à se demander : où est-elle ? chez qui ? comment s’y prendre avec elle ?
8Cette manière singulière d’envisager un tel jugement au bout de toute analyse constitue un motif supplémentaire, en cette occurrence, de parler de la perversion ordinaire.
9Reprendre par ce biais la problématique de la perversion nous porte à problématiser la psychanalyse elle-même dans son ambition fondamentale certes, mais également dans sa prétention à occuper une certaine place au sein du discours social dans lequel, je l’ai rappelé, la perversion fait la une de l’actualité médiatique et judiciaire.




