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Cynthia Fleury Philosophe Contemporaine 1974

Découvrez Cynthia Fleury, une intellectuelle engagée et inspirante. Philosophe et psychanalyste française, elle explore les enjeux de notre société contemporaine avec une profondeur captivante. Ses écrits, empreints de réflexions audacieuses, nous invitent à repenser notre rapport à l’éthique, à la politique et à la santé mentale. Avec une plume incisive et poétique, Cynthia Fleury nous pousse à remettre en question nos certitudes et à cultiver notre liberté de pensée. Laissez-vous emporter par l’intelligence et la sensibilité de cette grande penseuse française.

Un article Web de Philo magazine

Philosophe et psychanalyste, Cynthia Fleury est professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et dirige la chaire de philosophie à l’hôpital Sainte-Anne de Paris. Ses premiers travaux philosophiques portent sur la question de l’imagination.

Au contact de la psychanalyse, ses recherchent évoluent et traitent aujourd’hui essentiellement de questions éthiques. Elle est d’ailleurs la plus jeune membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) depuis 2013. Auteur de Le Soin est un humanisme (2019), elle est l’une des représentantes les plus connues du care (« soin ») en France.

Également intéressée par les questions politiques, elle a publié Les Pathologies de la démocratie (Fayard, 2005) et La Fin du courage. La reconquête d’une vertu démocratique (Fayard, 2011), et a co-écrit Difficile Tolérance avec Yves Charles Zarka. Poursuivant ses réflexions sur la démocratie, elle a récemment fait paraitre Ci-gît l’amer (Gallimard, 2020), où elle interroge la possibilité d’échapper au ressentiment dans les sociétés modernes.

Cynthia Fleury est également membre fondatrice du Réseau international des femmes philosophes, sous le parrainage de l’Unesco.

Membre du Conseil consultatif national d’éthique (CCNE) auquel le gouvernement a demandé un avis concernant les « mesures de santé publique contraignantes » pour agir face au Covid-19, Cynthia Fleury éclaire les principes éthiques qui doivent guider les choix politiques.

« La difficulté posée par la crise épidémique est d’allier différents types de légitimités : la limitation de la propagation pandémique, le maintien d’une vie économique stable et protectrice, de l’État de droit et de la vie démocratique. Le CCNE va publier un nouvel avis, adapté à la question du coronavirus, mais l’avis 106 de 2009 peut déjà nous éclairer quant aux problèmes liés à une pandémie grippale : il est possible, de façon provisoire et en respectant les principes posés en France par la loi de 1955 sur l’état d’urgence, de subordonner et de pondérer des libertés individuelles au profit d’un principe de responsabilité collective et d’efficacité. La restriction des déplacements et des rassemblements limite ainsi le droit de circuler. Internationalement, on s’inspire des “Principes de Syracuse” (1984-1985) relatifs aux normes des droits de l’homme en état d’urgence. En viendrons-nous au confinement d’une partie de la population ? Nul ne le souhaite, mais la question à se poser, concernant le principe de précaution, est celle de sa proportionnalité, de son caractère non déraisonnable, de ce que l’on appelle l’ultima ratio, le dernier recours. En l’occurrence, les libertés ne peuvent pas être restreintes, même temporairement, en s’appuyant sur une conception maximaliste du principe de précaution. 

Cynthia Fleury : « La logique économique parvient à faire du sommeil un véritable marché »

Cynthia Fleury, propos recueillis par Octave Larmagnac-Matheron publié le  9 min

Oreillers ergonomiques, appli d’analyse… le capitalisme surfe sur nos troubles du sommeil – tout en nous baignant de lumières bleues hyperstimulantes. Alors comment permettre à chacun de respecter son biorythme, forcément singulier, et de l’articuler avec des rituels communs dans cette société de performances ? Accorder moins de place au travail et ne pas oublier le corps : deux pistes à parcourir avec la philosophe Cynthia Fleury.

 

Vivons-nous une crise du sommeil ?

Cynthia Fleury : C’est une question difficile. Une clinique douloureuse du sommeil s’est assurément banalisée. Les gens disent fréquemment qu’ils ne dorment pas bien, qu’ils font des insomnies, etc. Il faut certainement y voir, d’une part, un phénomène d’autorisation, de révélation : on s’autorise à dire les choses intimes que l’on taisait auparavant. On peut y voir le symptôme d’une dégradation, mais également une tendance positive à publiciser les enjeux liés au sommeil et ses troubles. On ne s’en cache pas, on ne s’en sent pas stigmatisé. De plus en plus, d’ailleurs, le sommeil fait des incursions dans les espaces publics, professionnels. Il y a un mouvement de banalisation : faire la sieste, avoir des espaces de repos au travail sont aussi des préoccupations de plus en plus audibles. D’autre part, même si c’est une analyse en partie subjective, biaisée par l’expertise et l’expérience qui sont les miennes, il y a une dégradation de la qualité du sommeil lui-même, liée aux transformations de nos modes de vie contemporains. Les usages qui sont les nôtres, en particulier la diffusion des écrans, produisent une sollicitation constante, qui tient les sujets, y compris très jeune, en état d’hypervigilance. Nos régimes attentionnels et sensoriels sont mobilisés 24 heures sur 24. On peut aussi évoquer l’accélération globale de nos modes de vie, ou encore l’exigence de performance qui tient beaucoup d’entre nous en haleine (et engendre une « société de la fatigue », selon l’expression de Byung-Chul Han). Notre corps physique produit des troubles en réaction à ces perturbations.

 

La transformation de notre condition matérielle et technique – l’éclairage artificiel, notamment – a également un impact ?

Oui, l’éclairage artificiel et le bruit constant, qui ont transformé notre condition matérielle et technique (tout particulièrement dans le cadre urbain), ont changé la donne. Par le passé, les choses s’orchestraient un peu différemment. Les rythmes de la vie étaient cycliques et respectaient davantage certains éléments – l’alternance des saisons, l’obscurité et le silence de la nuit, la clarté et l’animation du jour. La métropolisation délirante a déstructuré ces rythmes indexés sur les mouvements naturels. La ville, la grande ville, est une reconfiguration de l’espace-temps qui dissout le partage entre l’économie du jour et celle de la nuit. Le sommeil – qui était une manière de nous accorder aux rythmes de la nature, d’éprouver notre interdépendance à son égard – est impacté par ces changements. Il n’y a plus de moments collectifs ritualisés, institués en fonction des éléments de notre milieu commun de vie, qui soit dédié au sommeil. La vie contemporaine a bien davantage l’allure d’un grand flux continu dont l’individu doit s’écarter un instant pour dormir – un peu à contrecœur, avec frustration voire culpabilité. Il faut prendre en compte, à cet égard, l’internationalisation croissante de nos modes de vie permise par le numérique : les écrans constituent une connexion permanente avec un monde qui ne dort jamais, sur lequel le soleil ne se couche plus. Bien sûr, il y a toujours eu des gens qui travaillaient la nuit, mais ils constituaient une minorité. Nous assistons à une généralisation de la sollicitation nocturne, par l’activité professionnelle, par le divertissement, etc. Le sommeil, l’un des derniers grands bastions d’un temps collectif un peu harmonisé, un peu ritualisé, s’est étiolé – comme, par exemple, le repas familial.

Alors, comment les rendre acceptables ? En tablant sur la transparence de l’information publique. En démocratie, ce principe est non seulement un droit mais aussi une valeur. Nos peurs se renforcent quand l’information manque. Inversement, la maturité des comportements individuels procède du savoir. L’ignorance ne préserve pas de l’hystérie. Il faut parier sur la vertu des précisions apportées par les gouvernants, les scientifiques et les médecins, et sur la responsabilité de chacun. Même si la fébrilité extrême de l’émotion collective n’est jamais parfaitement maîtrisable, la fiabilité de l’information pondère le sentiment de panique – d’ailleurs pas vraiment palpable aujourd’hui en France. En revanche, il apparaît, avec cette crise sanitaire, économique et politique, que les systèmes démocratiques sont plus à même de gérer les pandémies. Les régimes autoritaires ne les maîtrisent nullement mieux. Ce sont les valeurs de bonne gouvernance des systèmes sanitaires, de coopération avec les pays voisins, de partage des données, et la qualité des services publics – tout ce qui fonde les États de droit –, qui permettent d’endiguer une pandémie. » 

Pourtant, comme le disait Alain, le sommeil est un élément essentiel de la civilisation et des communautés humaines, parce qu’il implique des gardiens, des veilleurs…

Le dormeur est vulnérable. Il a besoin des autres, de veilleurs. Je dors parce que d’autres, à l’hôpital ou dans les casernes de pompiers, veillent pour poursuivre les tâches nécessaires au maintien de la société. Plus globalement, je dors parce que je suis en paix : j’échappe à l’hypervigilance qui est le propre de la survie, et qui est le mode sur lequel dorment beaucoup d’animaux. En société, du moins dans une société apaisée, je peux dormir sur mes deux oreilles. Le sommeil est un révélateur de la paix sociale.

 

Dans quelle mesure a-t-il été dévalorisé dans notre tradition de pensée ?

Dans notre tradition de pensée, le sommeil est un thème marginalisé, parfois dévalorisé. C’est ce que note notamment Jonathan Crary dans 24/7 : le capitalisme à l’assaut du sommeil (Zones, 2014) : « À partir du milieu du XVIIe siècle, le sommeil s’est trouvé délogé de la position stable qu’il avait occupée. […] On le dévalorisa au profit d’une prééminence accordée à la conscience et à la volonté, ainsi qu’à des notions d’utilité, d’objectivité et d’intérêt personnel comme mobile d’action. » Notre tradition valorise l’activité, à commencer par l’activité cérébrale, cognitive. Il y a eu sans doute une inflexion à l’époque contemporaine : les neurosciences ont redonné son importance au sommeil, mais parce que le sommeil fait partie du cognitif, qu’il est une condition nécessaire à l’activité, qu’il constitue un critère technique pour produire telle ou telle compétence. Le sommeil hédoniste d’Alexandre le Bienheureux dans le film du même nom [Yves Robert, 1968] n’est pas encore valorisé, de ce point de vue. Le « bien-dormir » est toujours dédié à autre chose.

 

Il est d’ailleurs de plus en plus enrôlé dans la logique économique, n’est-ce pas ?

Le sommeil nous échappe – c’est presque sa définition. Il est un temps improductif qui frustre le capitaliste, et que celui-ci veut comprimer au maximum. Marx le soulignait : « Il réduit le temps du sommeil, destiné à renouveler et à rafraîchir la force vitale, au minimum d’heures de lourde torpeur sans lequel l’organisme épuisé ne pourrait plus fonctionner » (dans Le Capital, livre I, chapitre X). À défaut de pouvoir entièrement se passer du sommeil des travailleurs, la logique économique parvient cependant à en faire un véritable marché. Il y a une captation économique. La terre vierge est devenue une manne à exploiter, d’autant plus rentable, sans doute, que la qualité globale du sommeil s’est dégradée. Voyez la prolifération de matelas ergonomiques, oreillers connectés, dispositifs d’insonorisations, ou même le développement d’un véritable tourisme du sommeil. Chacun attrape cette denrée par un biais d’expertise. Il y a ceux qui sont plutôt du côté de la préservation du bien-être par le sommeil, et ceux qui attrapent le sommeil comme une réserve cognitive, dans une logique d’apprentissage par exemple : pas d’intelligence sans sommeil ; le sommeil devient en quelque sorte l’activité première, condition des autres. C’est une forme détournée de productivisme ! Le repos n’est pas appréhendé seulement comme repos, mais en vue d’autre chose qui est de l’ordre de l’activité, de la performance. Et puis il y a ceux qui exploitent le sommeil anxiogène et les formes d’insomnies – soit à travers la clinique et le médicament (somnifère), soit à travers le divertissement. L’ensemble de ces logiques s’appuie sur une « quantification » de plus en plus marquée du sommeil et de sa qualité. On ne compte plus les applications qui vous proposent de suivre, minute par minute, votre nuit de sommeil. La logique du quantified self ouvre toujours sur un marché de la donnée. L’économie cherche les plus personnelles pour adapter ce qu’elle veut vendre.

 

Converti en marchandise, le sommeil devient-il un luxe ?

Il est devenu un luxe à bien des égards. L’accès au bon sommeil reflète des inégalités socio-économiques. Il varie selon les journées que nous menons : selon les pénibilités, la manière dont votre corps est sollicité au quotidien. Également selon l’accès à la lumière naturelle dont vous bénéficiez : elle nous régule. Plus on en travaille loin – c’est le cas de beaucoup de gens –, moins bien on dort. La qualité du sommeil varie également selon le type d’angoisses que vous endurez : plus vous vivez dans la précarité, plus vous avez de facteurs anxiogènes qui dérèglent le sommeil. Sans même parler de la qualité ergonomique des équipements que vous utilisez. La qualité des espaces, aussi. Le fardeau sonore n’est pas le même selon le degré d’insonorisation de votre appartement, le quartier où il est situé, etc. Vivre dans une HLM, où les murs sont épais comme des feuilles, ou dans un espace restreint avec une famille nombreuse affecte,

Il peut, comme le silence, devenir un enjeu de politique publique. Cette politisation a d’abord trait à la question des rythmes de vie, de leur harmonisation, de leur articulation, qui est éminemment politique. Il est nécessaire de sortir du régime de la cadence imposée et standardisée – la nuit de huit heures, d’une traite, qui s’est imposée à la révolution industrielle au détriment de modèles plus souples, notamment biphasiques, comme l’a montré Roger Ekirch dans La Grande Transformation du sommeil [Amsterdam, 2021]. Nous avons tous besoin de sommeil, c’est universel. Mais nos besoins individuels en sommeil sont très différents : nous n’en avons pas besoin dans les mêmes proportions, au même moment, etc. Toute la difficulté, c’est d’accueillir cette singularité des biorythmes qui sont nécessaires à notre bonheur, tout en continuant à entretenir des rituels communs, lesquels font également partie du bonheur. Nous avons besoin de rituels communs, mais de rituels qui ne soient pas normés de manière trop rigide. Devoir dormir à telle heure, se réveiller à telle heure… c’est très lourd pour beaucoup de personnes. Comment articuler ces enjeux ? Il faut certainement accorder une place moins centrale au travail. Prendre également davantage en considération le corps, qui est le lieu même de notre singularité. La politique a à faire avec des sujets incarnés, quoiqu’en dise notre modernité qui valorise le cognitif, le cérébral, comme si ce n’était pas du corps. Au-delà du sommeil, c’est toute la question du juste temps de repos qu’il faut poser. Le repos ne se réduit pas au sommeil : c’est aussi de la conscientisation du repos.

 

Quel est votre propre rapport au sommeil ?

Enfant, je subissais justement la contrainte de dormir à l’heure dite et de me réveiller à l’heure dite, ce qui était très difficile pour moi. Je mettais des heures à m’endormir. Dès que j’ai pu sortir de ce non-respect de mon biorythme, je m’en suis affranchie. Aujourd’hui, je dors deux fois deux heures par nuit environ. Mais je dors par fragments à beaucoup d’autres moments, dans les interstices, quelques minutes. Un voyage en train, en métro, vingt minutes après le déjeuner. Ce rythme n’est évidemment pas indépendant de mes conditions de vie. Notre rapport au sommeil est structuré par les temps sociaux dans lesquels nous nous inscrivons à un instant T ; la manière dont s’expriment nos besoins varie tout au long de la vie, selon les contextes. Ce rythme fragmenté qui est aujourd’hui le mien me convient bien.

 

Tout le monde n’a pas, malheureusement, la possibilité de s’accorder ces pauses, n’est-ce pas ?

Bien entendu : il faut pouvoir s’autoriser à fermer les yeux à sa table de travail, à son bureau, s’autoriser à relâcher le corps, voire à dormir pendant quelques minutes. Tout le monde n’en a pas la possibilité – dans un open space par exemple, la chose est bien loin d’être admise. Mais on va, je crois, vers une acceptation plus grande de ces manières de vivre. Il est important que les temps sociaux apprennent à accueillir avec plus d’intelligence cette pluralité des rapports au sommeil.

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