1Jean Cazeneuve est décédé le mardi 4 octobre 2005 à Paris, à l’âge de 90 ans. Né le 17 mai 1915 à Ussel (Corrèze), il devint chercheur au CNRS avant d’être élu professeur de sociologie à la Sorbonne en 1966. Sociologue des médias, il s’illustra dans l’audiovisuel. Administrateur de l’ORTF de 1964 à 1974, il fut élu président du Comité des programmes de la télévision (1971-1974) et, en 1974, nommé président de TF1. En 1978, il est nommé ambassadeur, représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe. Il occupera ce poste pendant deux ans. Élu à l’Académie des sciences morales, il en deviendra président en 1981. Son œuvre féconde aura fait de lui l’un des pionniers de la sociologie des mass media en France.
2Tel pourrait être le faire-part de décès de Jean Cazeneuve. Mais pour qui l’a connu (il fut mon directeur de thèse et j’ai été son collaborateur et ami jusqu’à sa fin), il aura été bien autre chose que cette litanie d’une carrière. Il fut un homme d’une exquise courtoisie, le moins prisonnier de préjugés, toujours ouvert à autrui et en acceptant ce qui était le plus éloigné de ses propres idées.
3« Le monde – annoncé souvent comme apocalyptique – de l’audiovisuel est en train de pénétrer celui que nous ont légué les formateurs de l’humanité. Qu’on se rassure ! Tout dans le second âge de la diffusion collective, tend à montrer que les sociétés surmonteront cette nouveauté comme elles l’ont toujours fait pour d’autres transformations techniques. » Ces lignes extraites de son ouvrage, majeur à plus d’un titre, la Société de l’ubiquité (1972), sont significatives de l’ensemble de son œuvre : comprendre les formes les plus aiguës de la modernité sans se laisser fasciner par leur nouveauté et savoir retrouver, sous ce qui relève de l’écume historique, ce qui est de l’ordre de la pérennité. Ethnologue dans les débuts de sa carrière (et auteur d’un ouvrage qui fera date, les Rites et la condition humaine, 1957), chercheur devenu sociologue des médias, peut-être doit-il à ce passage paradoxal de la société archaïque à celle du numérique, l’aptitude qui fut la sienne d’inscrire tout ce qui est mutation brusque et bouleversement social dans cette espèce de longue durée, d’histoire lourde, qui est le véritable tempo de l’humanité. Derrière les études les plus pointues et les enquêtes les plus méticuleuses qu’il mena, se profile toujours une philosophie de l’équilibre et de la mesure : un humanisme convaincu qu’aucun avatar technologique ne peut contraindre l’humanité, laquelle sait retrouver, derrière les ruptures, la continuité d’une aventure à la fois sociobiologique et spirituelle.
4Que l’on ne s’y trompe guère, les travaux de Jean Cazeneuve ne sont pas la rhétorique bavarde d’une philosophie allégée de toute référence au monde réel. Non. Jean Cazeneuve aura été un sociologue fidèle au souci d’objectivité de la recherche sociologique et il fut important, en France, par la qualité de ses travaux, certes, mais aussi parce qu’il fut l’initiateur de toute une génération de sociologues des mass media. Dans les Pouvoirs de la télévision, paru en 1970, il évalue l’effet de la télévision à partir des grands théoriciens que furent Tchakhotine (le Viol des foules), Riesman (la Foule solitaire) ou Mac Luhan (la Galaxie Gutenberg). Dans la Société de l’ubiquité, livre qui reste d’une actualité incontestable, à partir d’enquêtes réalisées dans le monde anglo-saxon et de celles qu’il mena lui-même en France, Cazeneuve étudie les conséquences qu’introduisent les nouvelles idoles du show business dans les anciennes hiérarchies et dans la mobilité sociale.
5S’il fut un sociologue des médias, il fut aussi un penseur de la modernité et de son archéologie. Il dirigea un livre collectif, Histoire des dieux, des sociétés et des hommes (1985), ainsi que divers ouvrages de réflexion morale. Ajoutons pour conclure que sa vie, son œuvre, tout témoigne qu’il fut un homme heureux et qu’il sut faire de ce don de bonheur un objet de ses travaux.
Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé de philosophie, docteur en lettres et diplômé de Harvard, Jean Cazeneuve a tout d’abord été pensionnaire de la Fondation Thiers (1946-1948) puis maître de conférences à la faculté des lettres d’Alexandrie (1948-1950).
Chercheur, maître (1959) puis directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de 1964 à 1966, il est élu professeur de sociologie à la Sorbonne en 1966. A cette époque, il fut également professeur visiteur à l’université de Louvain (1963-1964).
Parallèlement, Jean Cazeneuve a mené une carrière exceptionnelle dans l’audiovisuel : administrateur de l’ORTF (1964-1974), président du comité des programmes de la télévision (1971-1974), président-directeur général de la Société nationale de télévision TF1 (1974-1978), puis président d’honneur de TF1 après cette date.
En 1978, il a été nommé ambassadeur, représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe, poste qu’il a occupé jusqu’en 1980.
Jean Cazeneuve a été vice-Président du Haut Comité de la langue française (1980-1981), Président du Centre national de la communication (1988), Président, puis président d’honneur de l’Ecole française des attachés de presse (Efap), Président du Centre d’études politiques et de la communication, Président du Centre d’études diplomatiques et stratégiques (depuis 1988).
N’ayant pas eu, dès mon adolescence, une vocation très précise, mais des orientations variées, j’ai été amené à embrasser des carrières successives, et, en outre, le hasard a contribué à ces changements d’orientation. C’est ainsi que la guerre de 1939-45 a pour longtemps interrompu ma préparation à une carrière dans la diplomatie. Je n’y suis revenu que bien plus tard, après m’être intéressé à la philosophie, à la sociologie, aux médias, et même à l’ethnologie. Ce qui est demeuré permanent au cours de ces divers engagements, ce fut mon goût pour l’écriture qui s’est manifesté par la publication d’une quarantaine de livres et des articles dans divers journaux et revues.
(Jean Cazeneuve)
Maître de conférences à la faculté des lettres d’Alexandrie (1948-50), Chercheur, Maître (1959), Directeur de recherche (1964-66) au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Membre du Comité consultatif de la recherche scientifique et technique (1966-69), Professeur visiteur à l’université de Louvain (1963-64), Professeur de sociologie à la Sorbonne (depuis 1966), Professeur émérite, Membre du conseil d’administration et du comité financier de l’Office de radiodiffusion télévision française (ORTF) (1964-70 et 1972-74), Président du comité des programmes de télévision (1971-74), Fondateur, Président-directeur général (1975-77), Président d’honneur (depuis 1978) de Télévision Française 1 (TF1), Directeur adjoint de l’Institut français de presse (IFP) (1972-75), Ancien membre du Comité de patronage du rayonnement français (1973), Vice-président du Haut comité de la langue française (1980-81), Président du conseil d’administration de l’Office français des techniques modernes d’éducation (Ofrateme) (1970-74), Ancien président du Conseil français des études et recherches sur l’information et la communication (Coferic) (1974), du Conseil français des études et recherches pour l’information, du Centre national de la communication (1988), Président du Centre d’études diplomatiques et stratégiques, du Centre d’études politiques et de la communication, Président puis Président d’honneur de l’Ecole française des attachés de presse (Efap), Ambassadeur, Représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe (1978-80), Membre de l’Institut (Académie des sciences morales et politiques) (depuis 1973) et Président (1983) de cette académie, Ancien membre du jury du prix Chateaubriand (1975), du prix Diderot (1984), Membre du jury du prix mondial Cino del Duca (depuis 1988), Président du prix Education et Liberté (depuis 1989), Ancien président du prix Coquatrix, du prix de journalisme du Temps de vivre (1986), du jury du prix de la Butte (1977), Membre du jury du prix Pierre Mille, du prix de l’Humour politique (depuis 1987), Ancien président et Ancien membre des jurys de l’Archange de télévision (1981) et du film romantique (1983), Membre du jury du prix des écrivains sportifs, du prix des écrivains combattants et du prix Richelieu, Administrateur de la fondation Singer-Polignac.
les Rites et la Condition humaine, les Dieux dansent à Cibola, Psychologie de la joie, C’est mourir beaucoup, Sociologie de la radio-télévision, Bonheur et Civilisation, l’Ethnologie, les Pouvoirs de la télévision, la Sociologie (1970), la Société de l’ubiquité (1972), l’Homme télespectateur (1974), Dix grandes notions de la sociologie, les Communications de masse (1976), Aimer la vie (1977), Des métiers pour un sociologue (1978), la Raison d’être (1981), la Vie dans la société moderne (1982), le Mot pour rire (1984), Histoire des dieux, des sociétés et des hommes (1985), De l’optimisme (1987), les Hasards d’une vie, des primitifs aux téléspectateurs (1990) (prix de l’essai de l’Académie française 1990), Et si plus rien n’était sacré (1991), la Télévision en sept procès (1992), la Personne et la société (1995), Du calembour, du mot d’esprit (1996, prix du Cercle de l’union et prix Rabelais), l’Avenir de la morale (1998), les Roses de la vie (1999).
Commandeur de la Légion d’honneur, Officier de l’ordre national du Mérite, des Palmes académiques et des Arts et des Lettres, Commandeur de l’ordre de Léopold de Belgique.
Docteur honoris causa de l’université libre de Bruxelles, Médaille d’or de la Société d’encouragement au progrès (1983)